Le seuil de tolérance, justification du racisme

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Catherine Wihtol de Wenden et Yvan Gastaut, prix Lyssenko en 2006 pour leurs analyses des bienfaits de l’immigration et de la mixité sociale

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I – Le seuil de tolérance, justification du « racisme » ?

 

La notion de « seuil de tolérance » a longtemps été reçue comme un évidence, tant il paraissait incontestable, à ceux qui se penchaient sur la réalité de l’immigration, comme à ceux qui la vivaient quotidiennement, que la cohabitation entre immigrés et Français de souche soulevait de graves difficultés, dès que la proportion des immigrés dépassait un certain seuil, dans un quartier où ils cohabitaient avec des Français de souche. Et il paraissait légitime d’extrapoler à la communauté nationale : il devait donc y avoir une limite à fixer à l’immigration, ou, plus précisément, à la proportion d’immigrés inassimilés vivant en France, pour éviter une explosion sociale. Le 4 juin 1970, Michel Massenet, directeur de la population et des migrations, déclarait ainsi, devant l’Académie des sciences morales et politiques : « Les seuils à partir desquels la population d’accueil se ferme à la population étrangère et risque de lui manifester plus que de l’indifférence ont pu faire l’objet de mesures empiriques. » Il évoquait un seuil de 20 % d’étrangers à l’école, de 10 à 15 % dans les immeubles. Le président François Mitterrand, dont on sait la responsabilité dans l’expansion de l’immigration, a cependant regretté, lors de son intervention radio-télévisée du 10 décembre 1989, la « trop forte concentration géographique des étrangers », ajoutant : « Le seuil de tolérance a été atteint dès les années soixante-dix, où il y avait déjà 4,1 à 4,2 millions d’étrangers. »

Jacques Chirac, maire de Paris, écrivait dans Le Monde le 15 juillet 1983 :

« Le seuil de tolérance est dépassé dans certains quartiers et cela peut risquer de provoquer des réactions de racisme. » Il fut plus concret, au cours d’un dîner à Calais, le 22 février 1991, où il déclara : « Avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des noirs. Comment voulez-vous que le travailleur français qui travaille avec sa femme et qui ensemble gagnent environ 15.000 francs et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille, avec un père de famille, trois ou quatre épouses et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50.000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler, si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, eh bien, le travailleur français sur le palier, il devient fou. Et ce n’est pas être raciste que de dire cela.« 

[1] A l’époque, M. Chirac essayait encore de passer pour un homme de droite, proche des préoccupations populaires… On n’ose plus parler, aujourd’hui, de seuil de tolérance, parce que la formule est censurée par le terrorisme intellectuel de la gauche, mais les émeutes ethniques de novembre 2005 semblent montrer qu’elle n’a rien perdu de sa pertinence. En général, donc, les spécialistes de l’immigration, sociologues, politologues ou économistes, évitent purement et simplement d’évoquer le concept de seuil de tolérance. C’est comme s’il n’existait pas.

Le premier de nos deux lauréats, Mme Catherine Wihtol de Wenden, a écrit de très nombreux ouvrages et articles, bourrés de données et de chiffres, mais elle ne veut voir dans l’immigration qu’un phénomène entièrement positif. Dans un recueil qu’elle a dirigé avec le lauréat du prix Lyssenko 2005, M. Olivier Le Cour Grandmaison, elle donnait, dès 1993, le « la » du terrorisme intellectuel : « A l’heure où l’on évoque une Europe sans frontières intérieures, les vieux démons du nationalisme et de la xénophobie se réveillent. » [2] Et elle n’a cessé, depuis, de militer pour une complète ouverture des frontières. Mme de Wenden est libre, bien entendu, de ses jugements de valeur et de ses positions politiques, qui ne sauraient justifier en eux-mêmes l’attribution du prix Lyssenko, prix de la désinformation scientifique, mais son silence obstiné sur la notion de seuil de tolérance, dans une Éuvre abondante consacrée à l’étude de l’immigration et qui se prétend scientifique, ne serait excusable que si, en effet, ladite notion n’avait pas de fondement scientifique. C’est ce que prétend ouvertement, pour sa part, le second lauréat, M. Yvan Gastaut, qui a publié, à ce propos, un article au titre éloquent : « Le « seuil de tolérance », une justification du racisme » [3] . M. Gastaut utilise, à cet égard, un schéma typiquement lyssenkiste, qui peut s’analyser en quatre étapes successives. Dans le cas de Trophime Lyssenko, qui était le biologiste chéri de Staline, puis de Khrouchtchev, l’entreprise de désinformation scientifique peut se résumer ainsi :

 

1. Il y a, au départ, une observation quotidienne que peut faire tout un chacun : les enfants ressemblent plus ou moins à leurs parents ; c’est le phénomène de l’hérédité ;

2. Il y a, ensuite, une théorie qui explique ce phénomène : la génétique ;

3. Apparaît alors une contradiction très gênante entre la théorie et l’idéologie, entre la génétique et le marxisme, avec sa prétention de créer un homme nouveau ;

4. D’où, enfin, la censure de cette théorie qui invalide le marxisme, et le recours au terrorisme intellectuel (complété par l’envoi au Goulag des plus récalcitrants) : la génétique est déclarée science « nazie ». Dans le cas de M. Gastaut, évidemment, le Goulag n’est pas de saison pour les méchants « racistes » (encore que la loi Pleven permette de les envoyer en prison).

 

Mais le schéma est fondamentalement analogue à celui de Lyssenko.

 

1. On part d’une réalité bien connue, la difficulté de cohabitation entre immigrés et Français de souche (et aussi entre immigrés d’origines diverses), et la ségrégation urbaine qui en est la conséquence ;

2. On sait qu’il existe une théorie scientifique qui rend compte de ce phénomène : le seuil de tolérance ; théorie qui, comme nous allons le voir, a été élaborée, aux Etats-Unis, par d’éminents scientifiques ;

3. On est gêné par la contradiction éclatante qui apparaît entre ladite théorie et l’idéologie immigrationniste, idéologie qui n’est, au demeurant, qu’une des formes de l’égalitarisme ;

4. En conséquence, on lance l’anathème contre toute personne qui évoquerait le concept de seuil de tolérance, en la dénonçant comme raciste.

 

Yvan Gastaut est d’autant plus coupable qu’il n’ignore pas les travaux des sociologues de l’école de Chicago sur le seuil de tolérance, travaux qui remontent aux années 1920. Il les résume ainsi : « Les premières recherches au sujet d’un seuil de tolérance des étrangers furent entreprises par l’école sociologique de Chicago dans les années 20 dans le cadre de travaux sur les relations interethniques et la ségrégation urbaine. (…) une proposition établit de manière empirique un seuil critique d’acceptabilité des noirs par la population blanche des Etats-Unis, nommé tipping point : tant que les noirs constituent moins de 10 % de la population d’un quartier donné, ils conservent une « marge de liberté résidentielle » qui leur permet de se disperser. En revanche, au delà des 10 %, on observe la formation de ghettos. Le tipping point a servi de modèle pour le « seuil de tolérance » français. » [4] Et il ajoute, dans une note en bas de page :

« Les propositions qui ont découlé des travaux de l’école de Chicago sont devenues classiques. L’attitude des blancs à l’égard des noirs varie avec la distance sociale qui les sépare ; les réactions racistes apparaissent lorsque la population blanche se sent menacée dans son statut. »

[5] Après avoir ainsi donné des gages à un semblant d’objectivité, notre « lauréat » s’empresse alors d’ajouter, dans une pitoyable pirouette :

« Il n’a jamais existé d’étude scientifique sur le « seuil de tolérance », qui relève d’une mauvaise interprétation de la sociologie américaine. »

[6] Or, si l’expression française « seuil de tolérance » n’est que la traduction de l’anglais « tipping point », il y a bel et bien une abondante littérature scientifique sur la question. Il est vrai que ces études ont été faites aux Etats-Unis, et non en France, malheureusement, mais cela ne retire rien à la valeur de la théorie, et il faut être particulièrement obscurantiste pour refuser d’appliquer à la France une loi sociologique qui a été découverte dans un autre pays. Nous concéderons seulement à M. Gastaut que l’on devrait plutôt traduire littéralement « tipping point » par « point de basculement », et que l’expression française « seuil de tolérance » a l’inconvénient d’avoir des implications morales, l’intolérance n’ayant pas bonne réputation. Nous proposons donc d’employer indifféremment les deux expressions, « point de basculement » ou « seuil de tolérance ».

 

II – Le « tipping point » ou seuil de tolérance, une découverte scientifique

 

La théorie du « tipping point » a été découverte dans les années 1920 par les sociologues de l’école de Chicago, dont le chef de file était Robert Ezra Park (1864-1944), mais l’expression elle-même a été proposée beaucoup plus tard, dans les années 1960, par le politologue Morton M. Grodzins (1919-1964). L’économiste Thomas C. Schelling, prix Nobel en 2005 pour ses travaux sur la théorie des jeux, a proposé en 1971 un modèle de comportement individuel qui rend compte du phénomène.

 

tippingpoint

 

1. L’école de Chicago était très engagée à gauche. Henrika Kuklik la considère « comme l’expression académique de l’idéologie progressiste » [7] . (Autant dire qu’il ne faut pas confondre ces sociologues avec les économistes d’une autre école de Chicago, dont Milton Friedman est le plus célèbre.) Park avait été lui-même un militant de la cause des noirs. Il est donc remarquable que ces savants aient su faire preuve d’une objectivité qui les a conduits à des propositions scientifiques peu conformes à leurs préjugés idéologiques. Leurs homologues français pourraient méditer leur exemple. Park et ses disciples étaient des empiriques. La croissance de l’agglomération de Chicago était pour eux un extraordinaire laboratoire social. Ils ont analysé comment l’arrivée des noirs venus du sud dans certains quartiers a provoqué brutalement, au delà d’un certain seuil, le départ des blancs. C’est ce que Grodzins appellera plus tard le « White flight », la fuite des blancs. Le quartier, qui était naguère entièrement peuplé de blancs, devient alors entièrement noir, comme Harlem à New York.

L’école de Chicago avait bien compris que l’homme était un animal territorial, bien avant que les éthologues, comme Konrad Lorenz, ne viennent en faire la démonstration. Park, qui entendait fonder une « écologie humaine », considérait la ségrégation sociale dans l’habitat comme un phénomène inéluctable : « La croissance d’une communauté a pour conséquence la sélection et la ségrégation sociales, donc la création de groupes sociaux naturels, d’une part, d’aires sociales naturelles, d’autre part. Nous avons pris conscience de ce processus de ségrégation à propos des immigrants et, plus particulièrement, à propos de ce qu’on appelle les « races historiques », c’est-à-dire des populations qui portent les traits distinctifs de leur race, qu’il s’agisse d’immigrants ou non. Les Chinatown, les Little Sicily et autres « ghettos », familiers aux spécialistes de la vie urbaine, sont des types particuliers d’une espèce plus générale d’aire naturelle que les conditions et les tendances de la vie urbaine produisent inévitablement. » [8] Selon le résumé qu’en font Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, l’école de Chicago a une « approche écologique dans l’étude de la communauté humaine », dans laquelle « les individus entretiennent des rapports spatiaux qui sont réglés par la compétition, analogue dans ses effets à la lutte pour la vie observable chez les animaux et les plantes », et où « les éléments les plus vigoureux parviendront à s’assurer la maîtrise des emplacements privilégiés, conformément à la loi de dominance identifiée par l’écologie animale et végétale » [9] .

L’un des principaux auteurs de l’école, Roderick D. McKenzie, parle à ce propos d’invasions : « … de même que dans les communautés végétales les successions sont le produit de l’invasion, de même, dans la communauté humaine, les formations, ségrégations et associations qui apparaissent constituent le résultat d’une série d’invasions. (…) L’étape initiale d’une invasion est à mettre en relation avec le point d’entrée, la résistance ou l’encouragement qu’offrent à l’envahisseur les premiers habitants du lieu et l’effet sur les valeurs du sol et des loyers. (…) La résistance à l’invasion dépend simultanément du type d’envahisseur et du degré de solidarité des occupants actuels. (…) On observe communément que les races étrangères et autres envahisseurs indésirables, à quelques exceptions près, élisent domicile près du centre d’affaires ou en d’autres points de forte mobilité et de faible résistance. Une fois installés, ils font progressivement leur chemin (…). Le processus d’invasion atteint son apogée avec l’émergence du type dominant d’organisation écologique capable de résister à d’autres formes d’invasion. (…) L’action continue des phénomènes d’invasion et d’adaptation a pour effet d’attribuer à la communauté développée des aires bien définies, dont chacune possède ses propres critères de sélection et ses traits culturels spécifiques. » [10] En 1932, le sociologue français Maurice Halbwachs, élève de Durkheim, a donné une recension de ces travaux dans les Annales d’histoire économique et sociale, présentant de manière saisissante le phénomène du tipping point ou point de basculement, qui n’avait pas encore reçu son nom, dans un article intitulé « Chicago, expérience ethnique » : « Depuis que les Américains du nord sont en contact avec les nègres de façon plus étroite et fréquente qu’autrefois, les mÉurs rétablissent les barrières supprimées par les lois, et ils s’efforcent de les tenir à distance, mais ils n’ont pu les priver du droit de louer ou d’acheter des maisons. Il s’est produit alors un phénomène très curieux : dès que les nègres ont réussi à prendre pied dans quelques maisons (…), alors, dans toute la rue, sur une longueur de 4 ou 5 km, quelquefois de 7 ou 8, les maisons se vident, les appartements deviennent vacants, les blancs disparaissent, cédant la place aux nouveaux venus. Ainsi s’explique la formation du black belt [11] . (…) On peut suivre, sur le plan, la progression des nègres vers le sud, à l’ouest de Washington Park : ils encerclent peu à peu la communauté universitaire qui, au delà du parc et des avenues de Hyde Park et de Midway, n’est séparée du black belt que par une sorte de bouclier juif. » [12] La doctrine de l’école de Chicago a été suivie et développée par les experts du FHA (Federal Housing Administration, direction fédérale du logement), créé en 1934, et notamment par un certain Homer Hoyt, qui a eu une grande influence sur la politique urbaine aux Etats-Unis. La ségrégation résidentielle et l’abandon du centre-ville par les blancs étaient considérés comme inévitables. Quand ce que Hoyt appelait, par euphémisme, les « races dissonantes », étaient fortement représentées dans une zone, la valeur des logements baissait. Il pouvait y avoir, pendant un certain temps, une cohabitation multiraciale (ou multiethnique), mais, comme « la présence d’un non-blanc, fût-il seul, dans un îlot occupé par des blancs peut marquer le début d’une période de transition » [13] , il en résultait que les quartiers devenaient en général homogènes pour un groupe racial ou ethnique déterminé. En conséquence, les blancs étaient repoussés vers les banlieues.

Il est remarquable que les travaux des sociologues de l’école de Chicago aient précédé ceux des éthologues, comme le prix Nobel Konrad Lorenz, dont le grand public a commencé à entendre parler dans les années 1970. Ceux-ci ont mis en évidence les conséquences désastreuses de l’entassement urbain, qui sont aggravées par l’hétérogénéité des populations. La ségrégation spontanée observée dans les grandes agglomérations américaines est une réponse aux difficultés de cohabitation de populations qui n’ont pas les mêmes mœurs et pas toujours la même langue. Dans ses deux premiers ouvrages, le Club de l’Horloge a insisté sur l’importance de l’instinct territorial de l’être humain et sur le besoin d’enracinement qui en est le corollaire. Ainsi, dans Les Racines du futur, en 1977, nous écrivions :

« Le plus souvent, les délinquants se révèlent comme des déracinés, isolés dans des villes où ils ne parviennent pas à trouver leur place. (…) C’est dans ce contexte que s’inscrit la surcriminalité des immigrés mise en évidence par les statistiques du ministère de l’Intérieur.« 

Et nous citions le bulletin d’information du ministère de l’Intérieur du 28 juillet 1976, où l’on pouvait lire :

« Les étrangers vivant en France commettent proportionnellement davantage de crimes et délits que les Français et dans un domaine où se perçoit la plus forte progression, celui de la plus grande criminalité.« 

[14] (Il n’est pas certain que les collaborateurs de ce ministère ait gardé une telle liberté de plume.) Dans La Politique du vivant, en 1979, nous écrivions : « C’est l’espèce humaine dans son ensemble qui souffre des dramatiques conséquences de l’entassement urbain. Celles-ci sont ressenties d’une manière plus aiguë encore dans les agglomérations dont la population est hétérogène. » [15]

2. Dans les années 1960, nous l’avons dit, le politologue Morton Grodzins s’est inspiré des travaux des sociologues de l’école de Chicago pour proposer le concept de « tipping point », point de basculement ou seuil de tolérance : lorsqu’une « population dissonante » commence à s’installer dans un quartier, les premiers occupants du lieu finissent par tous partir, et cela très rapidement, lorsqu’une certaine proportion d’individus dissonants a été atteinte. Ce point de basculement dépend de nombreux facteurs, mais l’on peut retenir, avec Michel Massenet, un taux de 10 à 15 % pour la France, un peu supérieur, sans doute, à celui qui a été mesuré aux Etats-Unis, pour les noirs qui font irruption dans un quartier blanc. L’économiste Thomas Schelling a modélisé le comportement humain qui explique la ségrégation spontanée, que d’aucuns déplorent en la qualifiant d’apartheid urbain. Il a traité de la dynamique de partage de l’espace entre les races ou ethnies dans un fameux article de 1971 publié dans le Journal of Mathematical Sociology [Journal de sociologie mathématique] et intitulé « Dynamic Models of Segregation » [Modèles dynamiques de la ségrégation]. Si chacun des individus souhaite que ses voisins ne soient pas trop nombreux à être trop différents de lui-même, et qu’il est disposé à déménager dans le cas contraire, le quartier peut se retrouver dans une situation stable de ségrégation pure et simple : il devient parfaitement homogène, n’étant plus habité que par les membres d’une seule race, ethnie ou communauté (quel que soit le critère qui définisse l’identité collective des membres de cette communauté). Un résultat important du modèle de Schelling est qu’il suffit que les gens aient une certaine préférence, même faible, pour que leurs voisins leur ressemblent pour parvenir à ce résultat radical. Point n’est donc besoin de supposer qu’ils sont « racistes », quel que soit le sens précis que l’on veuille donner à ce terme d’exécration.

Le modèle de Schelling met au jour les conséquences de décisions individuelles parfaitement rationnelles. Même si les gens sont peu exigeants, et se contentent, par exemple, de 30 % de voisins de même origine qu’eux, les simulations démontrent que la ségrégation peut être fort importante. Ces conclusions sont renforcées par les travaux d’un autre pionnier de la théorie des jeux, l’économiste israélien Robert J. Aumann, qui a reçu le prix Nobel la même année que Schelling, en 2005, et qui a introduit la notion fondamentale, pour le fonctionnement des groupes humains, de la « connaissance commune ». L’interaction des individus n’est harmonieuse que s’ils partagent suffisamment d’opinions et de valeurs. C’est l’insuffisance de cette connaissance commune qui complique les relations entre individus d’origine diverses et qui suscite des conflits entre eux, lesquels proviennent en partie d’une mauvaise compréhension réciproque du comportement d’autrui.

 

III – Dire la vérité aux Français

 

La conclusion que l’on peut tirer de toutes ces études, de celles du sociologue Robert Park et de son école de Chicago, du politologue Morton Grodzins et de l’économiste Thomas Schelling, est tout à fait claire, et ne peut être contestée que par un disciple de Lyssenko : les populations immigrées, tant qu’elles ne sont pas assimilées, donc tant qu’elles conservent une identité propre, au lieu de se fondre dans la communauté nationale, ne se « mélangeront » pas avec les Français de souche.

La politique actuelle nous conduit donc tout droit à la constitution d’une société multiraciale, multiculturelle et multicommunautaire, laquelle est aux antipodes du modèle républicain. Ce n’est donc ni par hasard ni du fait de la méchanceté des hommes que se sont formées des cités et des villes entières qui ont été annexées par les populations immigrées. C’est la conséquence inéluctable de la loi sociologique du point de basculement ou seuil de tolérance. Cette conclusion réfute deux explications fallacieuses de la triste situation actuelle, explications qui font partie du « prêt-à-penser » de l’idéologie dominante et qui sont devenues aussi la doctrine officielle des pouvoirs publics.

On nous dit, premièrement, que, si les immigrés sont relégués dans des ghettos, c’est que les Français sont « racistes ». Pour faciliter « l’intégration », il faudrait donc réprimer les actes et les opinions prétendus « racistes ». On nous dit, deuxièmement, que nous sommes coupables de ne pas avoir fait assez d’efforts pour les banlieues. Les voyous immigrés brûlent des centres sportifs ? Il faudrait en reconstruire deux fois plus ! La « politique de la ville », qui voudrait être, sous cette appellation euphémistique, une politique de pacification des banlieues de l’immigration, ne peut être qu’un échec total, parce qu’elle part d’une fausse analyse de la situation. On nous propose maintenant une politique encore plus dangereuse, que les Américains ont essayée, sous le nom d’affirmative action, et qu’ils ont peu ou prou abandonnée : c’est la prétendue « discrimination positive ».

La discrimination, qui est interdite aujourd’hui dans notre pays, parce qu’elle est contraire au principe d’égalité inscrit à l’article 1er de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, et qui tombe, depuis 1972, sous le coup de la loi pénale, on veut la rendre non seulement possible, mais même obligatoire… pourvu que les Français de souche en soient les victimes ! On veut changer la loi et la Constitution pour que les étrangers soient favorisés par rapport aux Français, les immigrés par rapport aux Français de souche, les musulmans par rapport aux chrétiens et les noirs par rapport aux blancs. Voilà la discrimination que l’on prétend positive ! Nous sommes obligés d’avouer, cependant, que cette politique de discrimination pro-immigrés, aussi scandaleuse soit-elle, à l’aune des principes républicains, n’est pas incohérente, car elle ne paraît pas avoir la même finalité que les deux précédentes.

On persécute, au nom d’un prétendu antiracisme, de malheureux Français innocents, on gaspille l’argent public dans une stupide politique de la ville, sans que cela puisse permettre le mélange des populations que l’on voudrait obtenir. Dans cet esprit, la seconde loi du communiste Gayssot, en date du 13 décembre 2000, dite SRU (solidarité et renouvellement urbain), qui institue dans les villes une proportion minimum de 20 % pour les logements publics ultra-sociaux, réservés, en pratique, aux personnes d’origine immigrée, ne peut rien changer aux lois de la sociologie, fondées sur la nature humaine : à défaut d’assimilation, les immigrés et les Français de souche voudront toujours vivre à part. La discrimination dite « positive » paraît relever d’une logique bien différente, et que ses protagonistes s’efforcent de dissimuler. Disons-le sans ambages : elle tourne le dos au modèle républicain, elle est en elle-même la négation des principes fondateurs de la République française. Elle est, en effet, en adéquation avec le modèle anglo-saxon, celui des Anglais et des Américains.

Les Anglo-Saxons, ou du moins ceux qui les gouvernent, acceptent ou même favorisent la constitution et le développement d’une société multiculturelle, où les individus seront étiquetés en fonction de leur appartenance communautaire. Dans ce type de société, il est concevable que les individus qui appartiennent à des communautés différentes obéissent à des lois différentes et que l’on réserve des emplois aux membres de certaines communautés, en leur attribuant, par exemple, des quotas. Le débat sur l’immigration, en France, n’est pas seulement vif, il est aussi extrêmement confus. Cette confusion est entretenue volontairement par ceux qui veulent, non seulement que les immigrés venus du tiers monde s’installent définitivement sur le territoire national (« ils resteront », disent ces immigrationnistes), mais aussi qu’ils continuent à venir, de plus en plus nombreux, car ils veulent conduire le peuple français dans une direction où il n’irait pas volontiers si les enjeux lui étaient clairement exposés.

Les jugements de valeur sont essentiels, dans l’action politique. L’amour de la patrie ne se démontre pas. Mais le devoir des sociologues et des autres hommes de science est de faire preuve d’objectivité. Il ne leur est pas interdit d’avoir des engagements à gauche, et même à l’extrême gauche, et d’être immigrationniste, mais ce qui est contraire à l’éthique de leur métier, c’est de travestir les faits pour occulter les conséquences de la politique actuelle. Celle-ci est parfaitement incompatible avec la cohésion nationale et avec ce qu’il est convenu d’appeler le modèle républicain, qui suppose l’assimilation des immigrés. Il ne peut pas y avoir de mélange harmonieux de populations hétérogènes. Les sociologues dignes de ce nom devraient dire la vérité aux Français en leur présentant les deux termes de l’alternative qui commande l’avenir de leur patrie. La première solution est celle qui est implicitement choisie par les dirigeants actuels, mais que l’on n’avoue pas aux citoyens : le modèle anglo-saxon de société multicommunautaire ; dans cette hypothèse, il faudrait cesser de tenter d’obliger à vivre ensemble des gens qui ne le souhaitent pas, comme le voudrait la loi SRU du communiste Gayssot ; il faudrait, au contraire, comme en Angleterre, publier les statistiques ethniques des localités, pour que les gens choisissent leur logement en connaissance de cause (ces statistiques sont publiées chez nos amis d’Outre-Manche sur un site Internet tout à fait officiel : http://neighbourhood.statistics.gov.uk).

La seconde solution, c’est le choix de la France éternelle, c’est le refus de laisser la nation éclater pour se transformer en société multiculturelle. Il faut alors poser en principe que les immigrés non assimilés devront tôt ou tard regagner le pays de leurs ancêtres : « ils partiront ». En attendant, ces immigrés inassimilés doivent être considérés comme des étrangers, qui bénéficient provisoirement de l’hospitalité de notre patrie. Entre ces deux solutions, il n’y a pas de troisième voie. Nous sommes persuadés que les Français choisiraient la France, c’est-à-dire la seconde solution, si la question leur était posée en termes clairs. C’est parce qu’ils ont tout fait pour cacher aux Français la nature de ce qui était en cause, dans leurs études sur l’immigration, que nos deux « lauréats » méritaient au plus haut point de recevoir le prix Lyssenko.

 

[1] Cité dans Serge de Beketch, Catalogue des nuisibles, éd. Les Vilains Hardis, 2006, p. 149. [2] Olivier Le Cour Grandmaison et Catherine Wihtol de Wenden (sous la direction de), Les Etrangers dans la cité – expérience européenne, préface de Madeleine Rebérioux, éd. La Découverte/Ligue des droits de l’homme, 1993, p. 11. [3] Yvan Gastaut, Historiens et géographes, nE 385, janvier 2004, « Le « seuil de tolérance », une justification du racisme ». [4] Yvan Gastaut, L’Immigration et l’opinion en France sous la Ve République, éd. du Seuil, 2000, pp. 467-8. [5] Ibid., pp. 467-8. [6] Ibid., p. 468. [7] In Yves Grafmeyer et Isaac Joseph (présentation par), L’Ecole de Chicago – naissance de l’écologie urbaine, Aubier, 1990, p. 338. [8] Ibid., pp. 202-3. [9] Ibid., p. 25. [10] Ibid., pp. 161-4. [11] La « ceinture noire ». [12] Ibid., pp. 298-9. [13] Ibid., pp. 351-2. [14] Jean-Yves Le Gallou et le Club de l’Horloge, Les Racines du futur – demain la France, Albatros, 1984, p. 45 (1ère édition, Albin Michel, 1977). [15] Henry de Lesquen et le Club de l’Horloge, La Politique du vivant, Les éditions du Bastion, 1999, pp. 208-9 (1ère édition, Albin Michel, 1979)

 

Prix Lyssenko 

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