Détruire la psychanalyse, pseudoscience du XXe siècle

La psychanalyse, pseudoscience du XXe siècle

Par Jacques Corraze et le Carrefour de l’Horloge

 

« Vae caecis ducentibus, vae caecis sequentibus ! [Malheur aux aveugles qui mènent ! Malheur aux aveugles qui suivent !] » Saint Augustin.

« D’un homme qui ne voit pas, quelle aide attendre ? » Sophocle, Œdipe à Colonne.

Prendre la psychanalyse comme objet de réflexion, c’est la saisir dans son histoire et dans ses prétentions. Or, autant par son histoire que par le statut qu’elle revendique, son existence ne résiste pas à la critique, l’objet se dissout au fur et à mesure qu’on l’étudie, on le voit disparaître sous les yeux en temps réel. L’histoire de la psychanalyse n’est que l’actualisation dans le temps de son essence profonde, c’est-à-dire son rapport avec la vérité. Pour la psychanalyse, toute proposition contraire à l’une de ses affirmations est de facto tenue pour vraie, par réintégration à la théorie au moyen d’une construction conforme. Ressortissant à la mentalité prélogique, la psychanalyse, comme la magie, n’échoue jamais, parce qu’elle montre que l’opposition à ses assertions n’est qu’apparence et vérité de psychanalyse.

La véracité d’une proposition ne peut donc reposer que sur le principe d’autorité, d’où l’interminable mouvement oscillatoire qui va du dépassement de Freud au retour à lui. Historiquement, il s’en suit une logique de remises en question, s’exprimant par des réactions critiques, des démontages divers, et, bien évidemment, des révoltes internes, sanctionnées par les organes comme autant de déviations hétérodoxes. Pour assurer l’existence de la psychanalyse, il faut élaborer un mythe et, pour dissimuler cette construction, on est directement conduit à la désinformation, donc à un procédure qui, pour être source de réussites et de recrutements, prend la forme d’un mouvement totalitaire. Quant aux agents du contenu, les croyants, ils sont d’essences diverses, car il y a nombre de raisons d’appartenir à un système totalitaire. Aux deux extrêmes, on trouve, d’une part, les manipulateurs conscients et, d’autre part, les esprits égarés et lucides qui, partant d’une réflexion critique, débouchent sur une sortie plus ou moins dramatique du système. Entre eux, se tient l’immense armée des dupes, qui trouve, dans le psittacisme, la fin du doute, dans l’obéissance, la paix de l’esprit, et, dans le statut social, la sécurité du cœur, autant que le pouvoir, toutes espèces de bénéfices dont Aldous Huxley avait ignoré l’importance, quand il a proclamé que « l’abjecte patience de l’opprimé est peut-être le fait le plus inexplicable de toute l’histoire humaine, comme il est aussi le plus important ».

Par contre, la pensée de Huxley prend malheureusement toute sa force quand on passe aux esprits étrangers à l’art, mais possédés par la construction culturelle de la psychanalyse et qui, saisis de crainte et de tremblement, voient toutes formes de critique comme un irrespect scandaleux à l’égard de l’idole. Mis en face des preuves, ils s’en écartent comme un dévot d’une tentation diabolique. N’est-ce justement pas de cette terreur que vivent les mythes ?

La psychanalyse, concept unitaire, n’existe que comme une construction mythique forgée dans le dessein de s’illusionner. Il s’agit d’un faux-semblant et l’unité sémantique permet à chaque psychanalyste de croire que sa propre expérience, nécessairement limitée, accède à une certaine universalité, lui offrant une légitimité sociale. Il est naturel de se poser la question de savoir ce qu’est la psychanalyse, mais il est beaucoup plus difficile d’y répondre. Définissons les éléments du débat en écartant trois sophismes. Ce qui reste de psychanalystes engagés confond le développement de la science mentale avec la critique de la psychanalyse. Les neurosciences se moquent de savoir ce que pensent ou disent les psychanalystes, et c’est évidemment les psychanalystes qui s’épouvantent de celle-ci. Leur deuxième sophisme est de faire croire que les objections à la psychanalyse seraient récentes et d’essence “scientiste”, ce que ces mêmes auteurs semblent ne plus ignorer, quand ils méprisent les critiques actuels, accusés de reprendre de vieux arguments. À Vienne, des contemporains de Freud chargèrent violemment sa construction et portèrent l’accusation de totalitarisme.

En 1937, Kraus stigmatise l’association de « la swastika et de l’entreprise sans valeur de la psychanalyse ». Or, ces vieux arguments sont inquiétants, dans la mesure où ils n’ont jamais eu de réponses, sinon celles de leur vétusté. Le troisième sophisme est d’affirmer que la science psychanalytique n’est pas une science positive et que c’est la raison de sa résistance à ses canons. Si la psychanalyse est en déclin, c’est qu’elle n’a jamais pu prouver ses jugements, car ils défient la logique la plus élémentaire. La science positive n’a nul besoin d’intervenir sur un objet déjà intrinsèquement ruiné. C’est pourquoi, quand nous écoutons la porte-parole la plus bruyante sur le territoire français, Mme Élisabeth Roudinesco, défendre ce qu’elle nomme la science psychanalytique avec une grandeur de style, une fougue et des accents guerriers qui évoquent les journées des barricades ou la rage de Louise Michel, on peut se demander si l’on ne nous impose pas un champ clos pour se soustraire à une confrontation authentique d’idées et nous enfermer dans les trois sophismes qu’elle illustre avec un raffinement déconcertant. Les positions de cette analyste sont fort claires. La psychanalyse existe, elle est une science, ses effets sont grandioses, puisqu’elle « témoigne d’une avancée de la civilisation sur la barbarie », davantage encore, puisque Freud est « l’inventeur d’une science de la subjectivité qui va de pair avec l’instauration, dans les sociétés occidentales, des notions de vie privée et de sujet du droit ». Décidément, comme le disait Hippolyte Taine, le papier supporte tout.

Pour Mme Roudinesco, on ne s’oppose à la psychanalyse que pour imposer une cause étrangère, nécessairement scientifiquement pitoyable et à des fins coupables, et non pour des raisons intrinsèques à la doctrine. D’emblée, elle nous assure que, si la psychanalyse centenaire et aux « résultats cliniques incontestables » est violemment attaquée aujourd’hui, c’est par « ceux qui prétendent lui substituer des traitements chimiques jugés plus efficaces, parce qu’il atteindraient les causes dites cérébrales des déchirements de l’âme ». Sa méthode simple est toujours la même : elle entasse, sans grande réflexion sur l’histoire, des concepts provisoires, dont elle fait des absolus doctrinaux, des théories, des hypothèses, des certitudes relatives, des affirmations ponctuelles, les renvoyant toutes au développement des sciences actuelles et, au sein de ce chaos d’idées confuses, elle fait surgir des conflits ridicules, et par là même elle jette le discrédit sur ces produits de substitution. Méthode qui a pour objet, par effet de contraste, de faire croire que la psychanalyse ne doit pas sa perdition à l’arbitraire de ses propos et au spectacle navrant de ses échecs. Disons-le simplement : si rien n’était capable de remplacer la psychanalyse, elle n’en resterait pas moins un champ de ruines, faute d’avoir respecté les règles élémentaires de la cohérence et de l’intelligibilité. C’est la seule et vraie question.

Il s’en suit que, pour Mme Roudinesco, ceux qui s’opposent à la psychanalyse sont, soit des révisionnistes, soit des barbares, irrationalistes. « Mais, à côté de cet obscurantisme, il existe une autre forme d’invasion barbare, plus pernicieuse encore, parce qu’elle se réclame de la rationalité, de l’objectivité. C’est celle de la science érigée en religion, de la génétique divinisée, de l’homme-machine, du neurone adulé, de la réduction du désir à une sécrétion chimique… En bref, c’est le scientisme, délire de la science que j’ai déjà eu l’occasion de dénoncer. » On voit le ton, on attendait la critique réfléchie, on a, au mieux, une primarisation de la pensée scientifique avec les accents de Vychinsky. Sans doute, avec plus de savoir-faire, Lacan avait une position de recul, utile à l’occasion, quand le maître abandonnait sa mathématisation absurde : « La psychanalyse n’est pas une science, c’est une pratique. » Quant à la valeur civilisatrice de cette pratique, le divin sorcier était on ne peut plus clair. En 1975, il déclare : « La chose terrible est que l’analyse en elle-même est actuellement une plaie, je veux dire qu’elle est elle-même un symptôme social, la dernière forme de démence sociale qui ait été conçue. »

Il n’est pas permis de douter de l’autorité de ces propos, puisque, si l’on en croit Mme Roudinesco, ils provenaient d’un être « supérieur à tous les hommes de sa génération, aussi bien par son génie théorique et clinique »

. Aujourd’hui, en ce XXIe siècle, entreprendre la défense de la psychanalyse et comme science et comme thérapie efficace et enrôler, à cette fin, tout l’argumentaire judiciaire traditionnel, y comprenant le rejet dans l’enfer de l’obscurantisme de tous les critiques, sans le plus léger sourire complice, ni un clin d’œil dactylographique, avec une conviction sans conteste, un escamotage systématique, une hauteur marmoréenne, mais aussi une naïveté d’une divine qualité et une alimentation culturelle rapide, et croire utiliser cette masse de béton redoutablement armée comme une preuve définitive, mérite, à Mme Roudinesco, sans aucune hésitation, le prix Lyssenko. N’est-ce pas elle qui nous déclare, parlant de notre pays, que « jamais sans doute les faux savoirs et l’irrationnel n’y ont été aussi puissants » ? Nous nous proposons de démonter cette désinformation à partir de la leçon de l’histoire d’abord, ensuite par celle de la théorie et de la pratique psychanalytiques.

 

LA LEÇON DE L’HISTOIRE

 

Si, en effet, on jette un regard sur un siècle d’histoire, on se trouve en présence d’une multitude hétérogène qui se dissimule sous un seul nom, ce qui défie le premier principe de la logique, le principe d’identité. Nous tirons tout simplement les conséquences d’un fait reconnu par ceux mêmes qui revendiquent le titre de psychanalystes. « Les divergences entre les tendances, écrit Mme Roudinesco, sont d’une importance capitale. » « Depuis la mort de Freud », affirme Alain de Mijolla devant ses pairs de la Société psychanalytique de Paris, le 15 mai 2001, « personne ne peut plus parler au nom d’une “Psychanalyse” dont il serait le seul garant ou le seul dépositaire. » En effet, au cours du temps, la construction freudienne originelle a égrené toute une série de rebelles, laissant derrière eux, chaque fois, nombres de fidèles. Ce qui est étonnant, c’est la monotonie des événements, leur caractère répétitif, car toute nouvelle rupture est suivie d’une condamnation par la cellule-mère, qui revendique l’orthodoxie, mais chaque nouvelle crise ne nous permet jamais d’exercer un critère de vérité susceptible d’apprécier le progrès de l’opération, qu’il s’agisse d’un critère théorique ou thérapeutique. Comme l’écrivit Wittels de la rupture entre Freud et Jung, il s’agit d’une « lutte non édifiante pour la suprématie ». On courrait la poste à poursuivre ces crises. Du vivant de Freud, pour ne citer que les plus connus, nous avons : – Adler (1911), dont l’oraison funèbre par Freud, qui l’avait appelé “un paranoïaque malicieux”, mérite d’être rappelée : « Pour un garçon juif d’un faubourg viennois, une mort à Aberdeen est une carrière inhabituelle en elle-même et une preuve de son avancement. Le monde l’a généreusement récompensé pour le service qu’il lui a rendu en s’opposant à la psychanalyse. » – Stekel (1912), proclamé « l’apôtre de Freud, qui était son Christ », et qui, éliminé, vit en Freud « un vieil homme effrayé par ses disciples » et atteint « du complexe de la horde primitive », alors que le maître l’accusa de « perversité sexuelle » ; – Jung (1914), taxé de ’’brutal”, et affecté de « condescendance antisémitique » et de « stupidité émotionnelle » ; – O. Rank (1924), qui résista à la psychanalyse de Freud destinée à éliminer son opposition névrotique ; – et, en 1932, Rado, puis Ferenczi. Karen Horney, psychanalyste d’origine berlinoise, rejeta en 1939 la théorie de la libido, le complexe d’Œdipe, et l’instinct de mort, ce qui n’est pas rien.

Elle garda son identité de psychanalyste et substitua, à l’envie du pénis que Freud attribuait aux femmes, l’envie de l’utérus, qu’elle attribua aux hommes. Ces amis de la veille expliquèrent sa révolte par l’envie du pénis d’une femme castrée.

Ce type d’histoire réitérée, à elle seule, suffirait pour jeter un doute sur la nature scientifique de ces entreprises, mais également sur l’existence d’une entité dite “psychanalyse”. Le psychanalyste anglais Glover affirma, en 1955, après enquête portant sur 24 psychanalystes appartenant à la très officielle Société Anglaise de Psychanalyse, qu’il n’existait pas de technique standard. Une étude américaine devait confirmer ces résultats. Dès lors, comment s’étonner que le psychanalyste Oberndorf, qui avait fait un séjour sur le divan de Freud, déclarât, en 1942, à l’occasion d’un schisme, que « les controverses nombreuses et violentes, dans les groupes de psychanalystes… ainsi que les fréquentes tentatives pour introduire de nouveaux systèmes » débouchaient « sur la déconfiture et sur l’incertitude de la théorie, de la méthode et des résultats » ?

En France, la situation, contrairement à certaines attitudes péremptoires, n’a rien de singulier et il faut écouter encore Alain de Mijolla : « Aujourd’hui — je vous rappelle que le propos est de mai 2001 — la situation en France est confuse, autant entre les différentes écoles qu’au sein de chacune d’elles. » On comprend que ce fâcheux désordre porte déséquilibre à Mme Roudinesco, qui, dans un chapitre intitulé « Freud est mort en Amérique », décide de faire un exemple et de courageusement tuer l’Amérique, pour en finir avec ses mauvais psychanalystes. Elle commence par éviter, évidemment, d’analyser cette évolution dans sa complexité psychosociologique, l’organisation particulière des universités américaines, la nature des recherches en psychologie, les relations traditionnelles entre la psychologie et la psychiatrie, faits déjà perçus par Freud et l’une des explications de son malaise à l’égard des États-Unis. À cette complexité, Mme Roudinesco substitue une charge contre la « science cognitive », qui, épousant étroitement la « mythologie cérébrale », serait responsable de la condamnation de l’inconscient. Ce qui est faux, car substitution ne signifie pas nécessairement condamnation.

Dès lors, on va manipuler l’affectivité du lecteur, en jetant le discrédit sur les idéaux, les méthodes de recherche, les préjugés des Américains, ce qui aura pour effet d’induire un rejet de toute critique de la psychanalyse et un repli immédiat sur l’Hexagone. Pour ce faire, il suffira d’analyser un méchant livre sur l’idéologie raciste, de dauber sur une théologie de l’épanouissement individuel, sur le pragmatisme des thérapeutes américains, sur la prétention de mesurer l’énergie sexuelle, sur la multiplication des statistiques, sur l’empirisme, sur l’instrumentalisation de la psychanalyse au profit d’une « adaptation de l’homme à une utopie du bonheur ». Bref, on occupe en force le terrain, on discrédite des auteurs américains qui n’ont rien à voir avec la psychanalyse, afin que, manipulant l’attitude émotionnelle du lecteur, il finisse par croire que toutes les critiques de la psychanalyse se mesurent à cette aune et qu’il convient de rechercher l’honnêteté, l’unité et le bon vieil humanisme dans l’île-de-France. Rappelons qu’on trouvera, dans ce coin de la planète, “La Société Psychanalytique de Paris”, “La Société Française de psychanalyse”, “L’Association psychanalytique de France”, “L’École Freudienne de Paris”, “Le IVe Groupe ou L’Organisation Psychanalytique de Langue Française”, “L’École de la Cause Freudienne” et il faudra décider entre les vivants et les morts.

Mais Mme Roudinesco préfère parler aux Français du mal américain et elle n’hésite pas à nous affirmer que, « malgré tout, pourtant, la communauté psychanalytique française se porte bien ». Vous avez compris que l’essentiel est ce « malgré tout, pourtant », car, quand on lit plus loin, avec l’énumération, au fil des phrases, des divisions, des conflits, des oppositions, que, « éparpillés en une vingtaine d’associations, les anciens lacaniens sont désormais divisés sur la pratique et la formation des analystes », et que ces sociétés sont « toutes affaiblies par les scissions, les conflits, la sclérose institutionnelle », que « toutes ont perdu leur prestige », on se dit que Mme Roudinesco, dans cette débandade de farfelus farfadets, a découvert enfin la diversité du vivant, mais au détriment de l’unité de l’espèce et que les scientistes n’ont nul besoin d’intervenir après ce flamboyant fossoyage. Elle renonce elle-même à dresser l’inventaire exhaustif des « trente-quatre associations freudiennes, sans compter celles qui se créent chaque jour en Province et à Paris et que nous n’avons pas pu répertorier ». Un seul point, néanmoins, de franche gaieté dans cette guerre picrocholine, c’est que, nous assure l’impitoyable historienne, « la France n’a pas eu à affronter la vague d’antifreudisme qui sévit aux États-Unis ». On respirerait, si ce n’était là le résultat de cette sclérose qui, selon Mme Roudinesco, caractérise les écoles de psychanalyse et du rideau de défense plombée que ses amis et elle tendent entre leurs lecteurs et la vérité, et dont le récent livre de Jacques Bénesteau a rendu compte avec talent. Si, c’est bien sûr, nous allions oublier que Mme Roudinesco nous donne un exemple de la liberté de pensée et de l’audace de la grande presse française avec Science et Avenir de février 1997. Après nous avoir rappelé son titre alléchant : « La science contre Freud », Mme Roudinesco ajoute aussitôt que « ce dossier comporte essentiellement une longue interview de Daniel Widlöcher, qui fait l’éloge de la psychanalyse ». Nous sommes rassurés.

 

LA LEÇON DE LA THÉORIE ET DE LA PRATIQUE

 

Une des prétentions les plus constantes de Freud est que la psychanalyse est une science empirique. La psychanalyse est la science de « l’esprit inconscient », donc « une science naturelle ». Sur cette dernière affirmation, arrêtons-nous un instant. Freud écrit : « La psychologie aussi est une science naturelle. Que pourrait-elle être d’autre ? » Et il poursuit en arguant que la psychanalyse traite des phénomènes inconscients, à l’instar de « tous les autres processus naturels à la connaissance desquels nous sommes parvenus ».

Il convient d’être attentif à la date de ce dernier texte : 1938. Mme Roudinesco nous affirme que Freud aurait renoncé dès 1896 à « faire de la psychanalyse une science naturelle », mais il aurait « abandonné ce projet tout en continuant à y rêver ». Nous sera-t-il permis de demander qui rêve ? — ou qui tente de nous faire croire que l’expression « science naturelle » équivaut, pour Freud, à un modèle neurologique ? Tout cela démontre simplement que Mme Roudinesco admet qu’on a démontré que la psychanalyse ne peut être une science, au sens où Freud l’a cru toute sa vie, donc qu’il convient d’habiller sur mesure les textes embarrassants. Freud a toujours présenté sa construction théorique et son évolution comme dépendantes de son expérience. « En tant que thérapie, la psychanalyse est une forme parmi d’autres, mais assurément prima inter pares. Si elle n’avait pas eu de valeur thérapeutique, elle n’aurait pas été découverte à partir du matériel clinique et n’aurait pas pu continuer son développement pendant plus de trente ans. » (1933) Ce dernier texte a une importance qui ne doit pas échapper, puisque Freud fait dépendre ses découvertes théoriques de ses succès thérapeutiques, ce qui montre le conditionnement des premières par les secondes. Il va, dit-il, même faire profiter la psychiatrie de sa construction : « La psychanalyse veut donner à la psychiatrie la base scientifique qui lui manque. »

D’abord, la construction de Freud ne procède pas de la clinique, car sa source est dans l’imaginaire de son auteur, ce qu’il nommait son autoanalyse. Ensuite, la clinique ne peut confirmer l’hypothèse imaginée, car le fait clinique, sous sa forme originelle, est déjà une confirmation. Enfin, l’organisation de cette construction ne procède, ni de près ni de loin, à des opérations logiques. Sa structure est réglée par une pensée pré-logique, de l’ordre de celle qui régit les opérations de la magie.

 

LA PSYCHANALYSE N’EST PAS INDUITE DE LA CLINIQUE

 

On affirme régulièrement que le psychanalyste est à l’écoute. À l’écoute de qui ? On pense qu’il s’agit du locuteur, absolument pas. Ici, ce n’est pas celui qui parle qui est écouté, c’est le muet. Le psychanalyste est à l’écoute de ses propres convictions fantasmatiques, au travers desquelles le discours de son patient prend son sens. Quand on cherche à savoir comment Freud est arrivé à donner autant d’importance aux facteurs sexuels inconscients dans la vie mentale, on met parfaitement en évidence son système de construction. La mise en scène du rôle déterminant joué par la sexualité s’est faite en trois temps. D’abord, il a réduit l’ensemble de la neurasthénie de Beard à la neurasthénie sexuelle, en attribuant la cause à la masturbation. Il traite de la même façon la névrose d’angoisse, avec comme cause le coït interrompu. Ces opérations se font par simple affirmation, sans aucune preuve, et, en prétendant appliquer les postulats de Koch, Freud confond raison nécessaire et raison suffisante. Le 8 octobre 1895, Freud passe à la deuxième étape, impliquant la sexualité dans le déterminisme de l’hystérie. C’est la théorie de la séduction, qu’il développe en 1896 en trois articles, où il affirme qu’il a découvert « la source du Nil (caput Nili) de la neuropathologie ». Tous les hystériques qu’il a soumis à l’analyse font état d’une séduction sexuelle subie dans leur enfance, le plus souvent entre 3 et 4 ans, même plus tôt, à 1 an et demi, ou 2 ans. Ces souvenirs ne sont pas livrés spontanément et, pour les actualiser, il faut user « d’une très forte contrainte » (durch den stärksten Zwang), qui se heurte à « une forte résistance », et « extraire morceaux par morceaux ». Si la scène révélée par le patient ne correspond pas à ce qu’il attend, il lui dit qu’il faut chercher dans un passé plus éloigné et il ajoute qu’il oriente l’attention qui va du souvenir évoqué à celui qu’il recherche.

Il écarte néanmoins tout effet de suggestion. Mme Roudinesco nous égare, quand elle nous dit que c’est « en écoutant (sic) des femmes hystériques de la fin du siècle lui confier de telles histoires » que Freud tomba dans leurs pièges. Les trois articles présentent des contradictions surprenantes, quand on prend garde aux différents paramètres. La même année, le traumatisme sexuel est décrit, sur le même matériel, dans les 13 cas qu’il possède, comme sévère, associé, sans exception, à une blessure sexuelle grave, dans certains cas révoltante, et dû à un attentat brutal. Dans un autre article, sur les mêmes cas, il est dit que, pour certains, le traumatisme a été subi avec indifférence ou avec un malaise ou une peur de faible degré. Sur la personnalité des séducteurs, on commence par impliquer 7 enfants pour 6 adultes, étrangers à la famille ; quatre mois plus tard, ce sont « malheureusement trop souvent des proches parents adultes qui représentent la plupart des séducteurs », mais, en 1916, puis en 1925, il imputera de nouveau aux enfants la majorité des cas de séduction. Mme Roudinesco affirme : « généralement un adulte ». C’est plus simple, réducteur, et cela évite de réfléchir sur le respect par Freud du principe d’identité. Dans une lettre à son ami Fliess du 21 septembre 1897, on lit que, « dans tous les cas le père, en n’excluant pas le mien, devait être accusé d’être pervers ». Le lecteur français, ne pouvant utiliser qu’une édition caviardée de ces lettres à Fliess, ignorera la référence au propre père de Freud. Il ignorera également l’explicitation de cette référence, présente dans une autre lettre caviardée, du 8 février 1897 : « Le mal de tête hystérique, avec les sensations de pression sur le sommet du crâne, les tempes, etc., est caractéristique des scènes où la tête est tenue immobile aux fins d’actions dans la bouche (de là le refus à l’exigence des photographes à maintenir la tête sur un support).

Malheureusement, mon propre père était un de ces pervers et il est responsable de l’hystérie de mon frère (dont tous les symptômes sont des identifications) et de celles de plusieurs de mes jeunes sœurs. La fréquence de cette circonstance fait mon étonnement. » On devra attendre 1925 pour que Freud admette publiquement le rôle qu’il avait fait jouer au père en 1896. Quoi qu’il en soit, il nous affirme qu’il a confirmé la séduction en obtenant un succès thérapeutique « quand les circonstances l’ont permis ». C’est seulement en 1914 qu’il déclara ouvertement qu’il s’était trompé sur l’authenticité des récits de séduction. Quand il expose le cas Dora, en 1905, il prétend confirmer ses affirmations de 1895 et 1896, ce qui n’est pas exact.

De façon plus juste, il n’avoue pas qu’il a dupé ses lecteurs et disciples, pendant 17 ans très exactement, puisqu’il savait, depuis 1897, qu’il était dans l’erreur. Ce silence avait une raison profonde. Freud ne renonça jamais à la séduction, c’est-à-dire à mettre sur le compte d’un événement réel un traumatisme sexuel. Et l’homme aux loups a dû observer le coït parental a tergo, à une heure très précise. Mais, en gardant le fantasme, il peut jouer de l’un ou de l’autre. Si la réalité vient à démentir la construction, il suffira de passer au fantasme. Dans une lettre du 21 septembre 1897 à Fliess, il proclame qu’il renonce à sa théorie, singulièrement parce qu’aucun traitement n’avait été conduit à sa conclusion, par « l’absence de succès complet », par la possibilité « d’expliquer les succès partiels autrement et de façon plus simple », et qu’il a été trompé, victime de sa naïveté, par des récits imaginaires, alors qu’il avait rejeté cette possibilité. Mais il n’admet pas que l’hypothèse qu’il avait exclue, sous prétexte de la richesse des détails, était vraie, c’est-à-dire qu’il avait suggéré ces récits à ses hystériques. Dans son autobiographie, il affirmera avoir compris le sens réel des récits de séduction. Il était tombé, la première fois, sur le complexe d’Œdipe, méconnaissable sous ce travestissement fantasmatique. Nous voici à la troisième étape, où nous découvrons que le concept d’Œdipe n’est pas une découverte clinique, mais la construction arbitraire à partir de ce qu’il présente comme un souvenir d’enfance. Le fantasme du père pervers était le garant de la séduction sexuelle, la mère nue était celle du rêve d’Œdipe. Il reconstruit un événement qui aurait dû se produire, alors qu’à 2 ans et demi il fit un voyage avec sa mère de Leipzig à Vienne, c’est-à-dire avoir vu sa mère nue.

Douze jours après, le 15 octobre, la construction est accomplie : « J’ai découvert en moi, aussi, un amour porté à ma mère et de la jalousie envers mon père. Je considère, à présent, qu’il s’agit d’un événement universel, au cours de la petite enfance. » On notera, le “aussi”, que la traduction française rend par “partout ailleurs”, et “événement universel”. Mme Roudinesco entonne le péan en mettant l’Œdipe au centre de l’humanité, car « il est universel, puisqu’il exprime les deux grands interdits fondateurs de toutes sociétés humaines ». D’abord, il ne les exprime que si on les explique par lui ; ensuite, la qualification d’inceste a une portée plus vaste que les relations visées par l’Œdipe, enfin, il est loin d’être universel sous cette forme. Cette admiratrice fervente de Totem et Tabou s’arrange avec la fondation de la société en fabriquant une anthropologie ad hoc. Tout ceci nous montre qu’il est faux d’affirmer, comme le fait Mme Roudinesco, que « Freud a modifié sa théorie de la sexualité en fonction de son expérience clinique, auprès des femmes en particulier ». De cette affirmation, nous n’avons aucune preuve, mais impliquer l’expérience de Freud en matière de femmes a, on l’aura compris, un sens tout à fait singulier et amorce les couplets à venir, destinés à rallier les lectrices à la cause.

Âgé de 44 ans, il analyse Dora, qu’il diagnostique comme hystérique, parce qu’à 14 ans elle n’a pas ressenti de plaisir sexuel quand un homme adulte brutalement l’a embrassé sur la bouche. Son expérience clinique ne le fera pas revenir sur cette certitude. S’agit-il de l’expérience acquise grâce à l’analyse de sa propre fille ? De toute façon, Freud nous alerte, il est outrecuidant de vouloir le contredire en cette matière. Dans une note, justement, d’un article sur la “sexualité féminine”, en 1931, il prévient les critiques qui tenteraient de s’opposer à sa théorie, en le psychanalysant. En effet, il vient d’affirmer que la femme, dans son évolution, doit renoncer au phallus atrophié que représente le clitoris, pour admettre le vagin. Il prévient, à l’avance, les psychanalystes, féministes ou femmes, qu’il n’admettra pas qu’on lui reproche de justifier par une telle théorie son « complexe de masculinité », visant à dominer et à réduire les femmes. Car « cette espèce d’argument psychanalytique nous rappelle ici, comme il le fait souvent, le fameux argument de Dostoïevski de l’arme à double tranchant. Les opposants, de leur côté, penseront qu’il est tout à fait compréhensible que les membres du sexe féminin puissent refuser une notion qui semble contredire une égalité si ardemment convoitée avec les hommes. L’utilisation de l’analyse comme arme de controverse manifestement n’aboutit à aucune décision. »

Freud se défend comme un individu bien mal analysé et, quand on lui retourne ses propres arguments, il siffle la fin de la partie.

 

LE FAIT EST DÉDUIT

 

On a dit que le psychanalyste n’observe pas un fait, il l’interprète. C’est davantage encore. Le fait interprété dans le discours ou l’apparence physique, c’est-à-dire son sens, est un fait déduit des théories freudiennes. C’est l’inverse d’une opération logique. Ici, la déduction précède l’observation d’un fait qui aurait pu induire l’hypothèse, le fait est littéralement engendré par l’idée. Cette étrange façon d’opérer, tant qu’on ne l’a pas saisie, conduit à s’interroger sur le fonctionnement de la pensée de Freud. On trouve, en effet, Freud face à un fait qui est contraire à ce qu’il affirme ; mais il persiste dans son interprétation et poursuit, comme s’il n’avait rien vu. L’observation directe n’existe pas. En 1910, Freud affirme qu’il est « heureux de constater que l’observation directe n’a fait que confirmer les conclusions auxquelles avait abouti la psychanalyse, ce qui est un témoignage probant de la légitimité de cette méthode d’investigation ». Mais, dix ans après, dans la préface de la quatrième édition du même ouvrage, il précise ce qu’il entend par “observation directe” et développe sa pensée : « Personne, à l’exception des médecins qui exercent la psychanalyse, n’a en vérité accès à ce domaine… si l’espèce humaine avait été capable d’apprendre à partir de l’observation directe des enfants, ces trois essais n’auraient jamais été écrits. » Comme l’affirmait, avec admiration, Fritz Wittels pour l’analyse du petit Hans : « Freud était arrivé à ses conclusions avant d’avoir analysé le petit garçon. »

Freud énonce clairement sa méthode : « Au cours d’une psychanalyse, le médecin donne toujours au malade, dans une mesure plus ou moins grande selon les cas, les représentations conscientes anticipées à l’aide desquelles il sera à même de reconnaître et de saisir ce qui est inconscient ». Dans un envoi à Fliess de 1893, il précise sa règle : « Décris, par anticipation, le résultat tel qu’il est vraiment. » Contrairement à la méthode de Sherlock Holmes, qu’il revendique comme sienne, Freud ne cherche pas les faits, sa pensée les a créés.

La construction, en psychanalyse, est celle d’un policier malhonnête qui dissimule les pièces à conviction dans le domicile du suspect. Dans cette analyse si singulière du “petit Hans”, Freud énonce clairement sa méthode : « Au cours d’une psychanalyse, le médecin donne toujours au malade, dans une mesure plus ou moins grande selon les cas, les représentations conscientes anticipées à l’aide desquelles il sera à même de reconnaître et de saisir ce qui est inconscient. » Comme le dit Hannah Arendt, « les chefs d’un parti totalitaire vont plier la réalité à leurs mensonges… la propagande se distingue par un mépris radical pour les faits… les faits dépendent entièrement du pouvoir de celui qui peut les fabriquer. » On a pu s’étonner que, face à l’évidence, il l’ait niée.

Dans son étude sur Léonard de Vinci, il savait que l’oiseau dont il était question était un milan, et non un vautour, mais même si Léonard écrit “milan”, cela n’a aucune importance, parce que Freud sait que Léonard pensait au vautour. C’est sans doute ce que Mme Roudinesco veut dire, quand elle proclame que la psychanalyse « restaure l’idée que l’homme est libre de sa parole ». En réponse à Jung, qui envisageait d’exploiter la mythologie, Freud donna son accord, mais à la condition préalable de la soumettre à l’interprétation psychanalytique. « Ève serait la mère dont naît Adam et nous nous retrouverions devant l’inceste maternel qui nous est familier. » Voici donc le fait d’arrivée devenu le fait de départ, ce qui confirme le complexe d’Œdipe. Par exemple, que se passe t-il au début du traitement ?  « De même que les premières résistances, les premiers symptômes, les premiers actes fortuits des patients peuvent susciter un intérêt particulier, parce qu’ils trahissent les complexes régissant la névrose. Lors de la première séance, un jeune et spirituel philosophe aux goûts artistiques exquis se hâte d’arranger le pli de son pantalon.

Je constatai que ce jeune homme était un coprophile des plus raffinés, comme il fallait s’y attendre dans le cas de ce futur esthète. Une jeune fille, en s’allongeant, se dépêche de recouvrir de sa jupe ses chevilles visibles, révélant ainsi ce que l’analyse ne tarde pas à découvrir ; ses tendances exhibitionnistes et la fierté narcissique que lui inspire sa beauté corporelle. »

D’emblée, l’interprétation est faite et engendre le symptôme. Comme devait l’affirmer une de ses disciples : « Une attaque de diarrhée, au commencement d’une analyse, annonce le sujet important de l’argent. »

 

LA MENTALITÉ PRÉLOGIQUE

 

La psychanalyse est un système de pensée magique, qui suit sa logique impeccablement. La magie a cette singularité de ne jamais échouer, puisque l’échec est récupéré comme conforme à sa vérité. Selon Marcel Mauss : « La foi dans la magie précède nécessairement l’expérience… la magie a une telle autorité qu’en principe l’expérience contraire n’ébranle pas la croyance. Elle est, en réalité, soustraite à tout contrôle. Même les faits défavorables tournent en sa faveur, car on pense toujours qu’ils sont l’effet d’une contre-magie, de fautes rituelles et, en général, de ce que les conditions nécessaires des pratiques n’ont pas été réalisées. »

Dans L’Interprétation des Rêves, il est affirmé que le rêve est l’expression d’un désir ; si l’on tombe sur un rêve qui échappe à ce principe, il est aussitôt récupéré comme le désir de s’opposer à la théorie. Dans le même ouvrage, Freud met en avant “le renversement” (Verkehung), propre en effet à la pensée primitive.

De cette façon, une pensée peut se prendre telle qu’elle est, ou bien comme son opposé. Les névroses de guerre semblaient offrir un contre-exemple “triomphalement” accusateur, où la névrose était libre de tout déterminisme sexuel. Freud montre que ce n’est pas un problème et que cette “contestation a été réduite à néant”, même s’il reconnaît, juste en passant, qu’aucune analyse de ces cas n’existe. La menace à l’instinct d’auto-conservation est, en réalité, une menace à l’ego, dont on connaît l’investissement libidinal depuis son analyse du narcissisme. Donc, l’instinct de conservation étant de nature libidinale, l’origine sexuelle des névroses de guerre est une évidence. Par ailleurs, il affirmera que tout ce qui affaiblit l’ego conduit à une augmentation de la libido. L’ego, telle la chauve-souris à double nature du dicton, a une face libidinale ou non libidinale, selon les besoins. L’utilisation qui est faite du symbolisme obéit à la même logique, puisque, par essence, il est étranger à la rigueur et voudrait que la cause ressemblât à l’effet. Freud a consacré le chapitre X de L’Introduction à la Psychanalyse à l’étude du symbolisme dans le rêve. Il nous dit que, lorsque la libre association “se trouve en défaut”, sans doute quand elle ne convient pas à la théorie, on peut y suppléer par la symbolique. C’est alors qu’on a “l’impression d’obtenir un sens satisfaisant”. Tout objet peut être considéré comme un symbole sexuel, il suffit de le prendre dans le bon sens ; essayez, c’est facile. Voyez ce passage étonnant de Bouvard et Pécuchet (chap. 4), de Gustave Flaubert (mort en 1880) : « Anciennement, les tours, les pyramides, les cierges, les bornes des routes et même les arbres avaient la signification de phallus — et, pour Bouvard et Pécuchet, tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmaciens. Quand on venait les voir, ils demandaient : “A quoi trouvez-vous que cela ressemble ?” Puis confiaient le mystère — et, si l’on se récriait, ils levaient, de pitié, les épaules. » La pierre de touche pour découvrir la nature profonde de l’œuvre freudienne se trouve dans sa réaction à l’égard de ses opposants. Il est inutile d’aller plus loin, quand on entend Freud superbement proclamer : « La psychanalyse est comme le Dieu de l’Ancien Testament, elle ne peut tolérer qu’il y ait d’autres dieux. »

Discipline reine, dira Mme Roudinesco de la psychanalyse. Le premier opposant à Freud fut son propre ami Wilhelm Fliess. C’est lui qui prit le risque de la rupture, en allant au cœur du problème : « Le lecteur de pensées, lui écrivit Fliess, lit simplement ses propres pensées dans celles des autres. » Selon la méthode qui lui sera habituelle, Freud rétorqua aussitôt que le refus d’une interprétation ne tient pas à sa valeur intrinsèque, mais aux intentions du dénégateur : « Si, dès qu’une de mes interprétations vous gêne, vous vous empressez d’affirmer que “le lecteur de pensées” ne perçoit chez les autres que ce qu’il projette de ses propres pensées, vous cessez d’être mon public et vous ne devez accorder à ma méthode de travail pas plus de valeur que lui en accordent les autres. » Il importe d’avoir à l’esprit que cette critique, provenant d’un ami, d’un confident et d’un inspirateur de Freud, n’est que la première d’un longue suite, qui nous autorise à préciser que la remise en cause des idées de Freud est venue principalement des psychanalystes eux-mêmes. Malcom Macmillan, qui a au mieux recensé l’ensemble de ces critiques, affirme : « Il est tout simplement ignoré, dans les milieux extérieurs à la psychanalyse, qu’aucune des idées de Freud, bien que centrale à ses perspectives théoriques, n’a échappé aux attaques, venant, pour la plupart, de psychanalystes. »

Or, à l’égard de toute critique, l’attitude de Freud n’a jamais varié. Elle consistait d’abord à substituer au contenu de la critique la personne même qui la profère, puis à la placer dans des catégories infamantes, où l’insulte s’associe très vite à la stigmatisation par la maladie mentale. Dirons-nous qu’il s’agit de pratiques barbares ? Combien il est doux d’entendre Mme Roudinesco, appuyée sur des documents mal interprétés, pourfendre « ces discours scientistes qui nourrissent les pires excès d’une normalisation de la pensée ». Une opposition se verra traitée, non comme un énoncé fondé sur un contenu logique, demandant une argumentation, mais comme une attaque vulgaire exigeant une défense dans un rapport relationnel procédural avec l’opposant. Comment ne pas citer la réponse de Blaise Pascal à ce père jésuite qui s’appelait Noël : « Quand nous citons les auteurs, nous citons leurs démonstrations, et non pas leurs noms » ? Par contre, nous notifie Freud : « La plupart de ce qui est opposé à la psychanalyse, même dans les travaux scientifiques, vient d’une information insuffisante, qui semble, à son tour, fondée sur des résistances affectives. »

Ou encore, avec plus de détails : « Les hommes en général se comportaient à l’égard de la psychanalyse précisément de la même façon que les névrosés en cours de traitement pour leurs troubles… La situation était à la fois alarmante et réconfortante. Alarmante, parce que ce n’était pas un mince affaire que d’avoir tout le genre humain comme patient, et réconfortante, parce tout se réalisait, après tout, comme les prémisses établies par la psychanalyse l’avaient prévu. »

Mme Roudinesco nous offre deux exemples de la méthode. Elle s’en prend violemment à Grünbaum, en des termes destinés à le disqualifier : « antifreudien fanatique… attitude la plus représentative de la croisade scientiste d’aujourd’hui… s’en prenant furieusement à un discours philosophique. » L’ouvrage épistémologique de Grünbaüm eut, aux États-Unis, un retentissement considérable, justement par son argumentaire.

Tout critique sérieux a lu le compte rendu du grand débat qui occupe les pages 217 à 284 du journal The behavioral and brain science de 1986, 9, 2, où les intervenants ont pu partager ou critiquer ses positions. Grünbaum posa le problème central de la fiabilité de la clinique en psychanalyse. Il montra que les faits cliniques sont biaisés par la suggestion, alors que la psychanalyse est fondée sur l’acceptation par le sujet de l’interprétation qu’on lui fait. C’est l’argument d’adéquation, ou “tally argument”, énoncé par Freud au chapitre XXVIII de L’Introduction à la Psychanalyse, où il nous dit de l’analysé que « ses conflits seront heureusement résolus et ses résistances surmontées seulement si les idées qu’on a anticipées et qu’on lui donne coïncident avec sa réalité intérieure ». Sur ce point, Mme Roudinesco garde un silence prudent. Par contre, à aucun moment Grünbaum n’a parlé de l’abandon de la théorie neuronale par Freud ni par les 80 % de sujets qui reconnaissent avoir tiré profit d’une psychothérapie quelconque, deux sentiments que Mme Roudinesco lui imagine en toute simplicité, pour pouvoir l’accuser de scientisme. Si Grünbaum s’en prend aux philosophes qui excluent la psychanalyse du corps des sciences, c’est justement qu’il reproche à Popper de l’avoir tenue comme non falsifiable et d’avoir conduit certains interprètes, dont des psychanalystes, et non, comme le prétend Mme Roudinesco, des scientistes, à en faire, soit une herméneutique, soit une science narrative.

Grünbaum estime que la falsification de la psychanalyse peut se faire, mais par d’autre voies que la clinique. Cette réflexion sur la suggestion a hanté Freud toute sa longue vie, à juste titre, jusqu’à écrire : « Rien n’a pu jusqu’ici remplacer l’hypnose » et ce, en 1937, alors qu’il avait 80 ans. C’est sans conteste dans sa tentative de réplique au passage sur Lacan, dans le livre fameux de Alan Sokal et Jean Bricmont, que Mme Roudinesco est au mieux de son art. Elle récuse d’emblée les deux critiques, parce qu’ils s’appuieraient sur de mauvaises leçons des textes, ce qu’elle ne prouve évidemment pas. D’abord, une conférence de 1966 est qualifiée de « discours d’un orateur anxieux parlant alternativement en français et en “anglais” ». Mme Roudinesco met anglais entre guillemets, parce que Lacan ne parlait pas l’anglais. Le texte ne serait qu’« une paraphrase ». Mais, si elle interdit à d’autres toute utilisation de ce morceau, elle ne s’en prive pas, quand il s’agit des “belles réflexions” de Lacan qu’elle puise à la même source, qui devient alors potable. Quant à un texte de 1977, fort court, Sokal et Bricmont sont à nouveau disqualifiés, sous prétexte qu’ils le retraduisent en français à partir d’une traduction anglaise. Toute cette machinerie, afin de passer sous silence leurs analyses supportées par des textes de 1975, 1971, 1970, 1973, de Lacan. Hélas ! il y a bien d’autres textes qui prouvent que Lacan, n’ayant rien compris aux concepts mathématiques dont il se recommande, les incruste dans un discours totalement dépourvu de sens. Lacan ne fait pas la différence entre un nombre irrationnel et un nombre imaginaire, il ignore ce qu’est un ensemble ouvert, une limite, “ses calculs sont de la pure fantaisie” et il confond proposition et fonction.

On comprend la fureur désespérée des adorateurs, soudain mis en présence de Sa Majesté dans l’appareil d’un inélégant déshabillé. Face à cette insupportable désespérance, il ne reste plus qu’à se réfugier, comme le fait Mme Roudinesco, dans une cécité de convenance, pour tomber tête en avant dans la grande illusion comique où « les deux savants (sic) fabriquent un jargon aussi incompréhensible que celui qu’ils fustigent ». Soit, le silence qui suit la musique de Mozart, disait Sacha Guitry, est encore de lui. La rhétorique freudienne va retourner toute opposition extérieure en opposition interprétable dans le cadre du système. Dès lors, toute mise en question sera la vérification du système, puisque la proposition adverse sera traitée comme l’opposition d’un adversaire, qui sera discrédité comme affecté d’incompétence mentale. “Nous traitons nos adversaires comme des malades.” Ce qui signifie deux choses. D’abord, que tout énoncé théorique est intégré à la relation avec l’analyste. Mais, ensuite et par là même, que la proposition est intégrée au système totalitaire, où une opposition à l’analyste est totalement exclue, puisque parfaitement conforme au système. Être en accord ou être en désaccord est parfaitement compatible avec le système.

En effet, toute opposition dans ce système est, par essence, une résistance à l’interprétation de l’analyste. C’est un bonheur de constater que Mme Roudinesco préserve la tradition, quand elle nous annonce que « l’antifreudisme le plus violent, de Grünbaum à Swales, est aussi un produit du freudisme ». Le totalitarisme renferme l’homme tout entier et ne laisse rien en dehors de lui-même. « Les mouvements totalitaires », nous assure Hannah Arendt, « posèrent leur supériorité, dans la mesure où ils étaient porteurs d’une Weltanschauung qui leur permettait de pendre possession de l’homme dans sa totalité ».

En cherchant à définir la singularité du jacobinisme, Hippolyte Taine le compare aux despotismes de l’histoire et il trouve que ce qui le caractérise, c’est qu’il ne laisse rien à l’homme, en dehors de ce qu’il lui impose : « ne rien laisser en lui qui ne soit prescrit, conduit et contraint ». Un tel mécanisme, comme on l’a vu dans le cours de l’histoire, caractérise à ce point le mouvement totalitaire que le piège se referme naturellement sur l’accusateur, qui devient accusé, s’accusant à son tour pour rester dans le système. Fouquier-Tinville, après avoir assisté à la séance de la Convention qui le met en accusation, va directement à la Conciergerie se faire enfermer. Avant de recevoir le même destin que celui qu’il avait forgé à tant d’autres, il écrit qu’il n’avait été qu’« un rouage mobile et soumis à l’action du ressort de la mécanique du gouvernement révolutionnaire ». La fin de la correspondance entre Freud et Jung témoigne dramatiquement de cet enthousiasme, où l’un et l’autre se poursuivent en s’accusant d’anomalie mentale.

 

CONCLUSION

 

On pourrait croire notre tâche achevée, mais reste un sentiment d’insatisfaction. Il n’a pas échappé, à ceux qui ont de bonnes lectures, l’importance des propos tenus à Bruxelles, par Jacques Lacan, le 26 février 1977, et soigneusement rapportés au moment de sa mort, en 1981, par Le Nouvel Observateur : « Notre pratique est une escroquerie, bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c’est quand même ce qu’on appelle d’habitude du chiqué… Du point de vue éthique, c’est intenable, notre profession ; c’est bien d’ailleurs pour ça que j’en suis malade… Il s’agit de savoir si Freud est, oui ou non, un événement historique. Je crois qu’il a raté son coup. C’est comme moi, dans très peu de temps, tout le monde s’en foutra, de la psychanalyse. »

Difficile pour les admirateurs d’invoquer l’intoxication occasionnelle ou la déficience de la circulation cérébrale, ce serait agir en ignoble scientiste et mettre l’esprit sous l’effroyable domination du cortex d’un homme qui avait, cette même année, “réduit la durée de la séance à quelques minutes”. Il conviendrait plutôt de saluer un artiste de la double manipulation et qui ne peut quitter la scène, comme le fera, plus tard, un président de la république, sans dévoiler ses trucs et jouer sa dernière piperie, face à ses victimes affligées. Pour réutiliser la forte phrase de Mme Roudinesco : « Telle fut donc la peste apportées par Lacan aux… » lacaniens. Nous pouvons encore bénéficier de cette leçon. Il avait été envisagé par des agnostiques, à moins qu’il ne s’agisse de quelques obscurs jansénistes, que ceux qui faisaient la promotion de chair à grand fracas, le vendredi saint, étaient en réalité des agents des jésuites exécutant œuvre pie en éloignant de la libre pensée tout esprit raffiné, agacé par de telles momeries. Mme Élisabeth Roudinesco ne serait-elle pas, dans ses écrits, l’agent mal masqué de l’immense armée de l’antifreudisme ? La qualité de ses démonstrations, l’indigence de ses accusations, ses erreurs maladroites, sa cécité psychique sélective qui lui permet de voir ce qui n’est pas et de ne pas voir ce qui est, engendrent des doutes. Si cela était bien le cas, Mme Élisabeth Roudinesco mériterait à double titre le prix Lyssenko : son œuvre serait alors assimilable à ces terribles nombres complexes, avec leur partie réelle, qui hantaient les nuits du docteur Jacques Lacan et qu’il persistait à appeler imaginaires, en les emmêlant à ses effrayants nœuds d’exorcistes de sa topologie.

 

Jacques Corraze professeur des universités (H)

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