Le national-libéralisme

 

Manifeste pour un national-libéralisme français

par Henry de Lesquen

(« Libéralisme national ou libéralisme utopique », chapitre 12 de « L’IDENTITÉ DE LA FRANCE »)

 

Dans son brillant exposé sur la Mémoire de la France, Michel Massenet note que la pensée technocratique entreprend de « desceller la mémoire » et que, dans ces « hiatus qui s’interposent entre le temps et l’intelligence du temps », s’engouffrent des figures idéologiques.

Il visait l’idéologie marxiste et le socialisme à la française. Mais le libéralisme, lui aussi, est une idéologie, quoi qu’on en dise parfois. Lors d’un débat organisé par le Club de l’horloge le 6 février 1985 entre le philosophe Claude Polin et le député Alain Madelin, ce dernier, qui est l’un des représentants les plus qualifiés de la pensée libérale dans notre pays, l’avait parfaitement admis. Oui, le libéralisme est une idéologie, parce qu’il est la combinaison explosive d’une théorie et d’un idéal.

La vogue de l’idéologie libérale n’est probablement pas sans rapport avec ce « hiatus », dont parle Michel Massenet, et avec l’affaiblissement du sens de l’identité qui en est la conséquence. Cela pose un grave problème à ceux qui aiment leur pays et n’entendent pas le laisser mourir. Le libéralisme est-il, comme certains le redoutent, un dissolvant pour l’identité nationale ? Ou bien, au contraire, un libéralisme bien compris n’est-il pas tout à fait dans la ligne de notre tradition républicaine ?

Pour résoudre cette question, il faut dégager ce qui fait l’essentiel de la doctrine libérale. Nous voudrions montrer d’une part, à ceux qui rejettent le libéralisme au nom de la nation, combien celle-ci a aujourd’hui besoin des principes libéraux pour satisfaire les aspirations des citoyens et conjurer la menace du socialisme. Mais aussi nous voudrions, d’autre part, répliquer à ceux qui s’imaginent, à tort, que le libéralisme a réponse à tout et que la « solution » est uniquement libérale. Ceux-là sont prêts à passer la nation par profits et pertes. En réalité, le pur libéralisme, le  libéralisme livré à lui-même, débouche sur l’utopie et se condamne à l’échec politique, bien plus,  il fait le lit du socialisme. Tout le libéralisme, d’accord. Rien que le libéralisme : sûrement pas ! Si le libéralisme est une doctrine juste, on doit avouer qu’elle est incomplète. La liberté ne peut s’épanouir que dans le cadre national et le libéralisme, pour réussir, doit s’adjoindre l’idéal de la nation et le sens de la tradition. C’est pourquoi nation et liberté ne peuvent pas être séparés. Seul un libéralisme national peut réaliser les promesses du libéralisme.

 

I. LE LIBÉRALISME EST UNE DOCTRINE JUSTE MAIS INCOMPLÈTE

 

Le libéralisme est une doctrine juste, juste dans ses principes et dans ses conséquences. Encore faut-il, bien sûr, définir ce que l’on entend par libéralisme. Il n’est pas inutile de noter que le mot a fini par désigner en anglais à peu près le contraire de son sens original. Aux Etats-Unis, « libéral » est synonyme de « advanced » (comme on dit en français : « des idées avancées) ou « progressive » (progressiste), tandis que les défenseurs du libéralisme classique sont qualifiés de « conservatives » (conservateurs). La moins mauvaise traduction du « liberal » américain est probablement « progressiste », ou « social-démocrate ».

En français, heureusement, le mot libéralisme continue à désigner d’ordinaire le libéralisme classique, celui d’Adam Smith et de Frédéric Bastiat.

 

Unité de la pensée libérale

 

Nous ne pouvons discuter des précurseurs – comme Locke et Montesquieu -, pas même des fondateurs – comme Smith ou Bastiat -, encore moins nous intéresser aux origines lointaines du libéralisme, depuis la République romaine et les philosophes grecs, en passant par Cicéron ou Périclès, l’apport du christianisme, la Grande Charte jusqu’à la Révolution anglaise de 1688 – malgré l’éclairage que cet historique pourrait jeter, notamment, sur les liens étroits qui unissent le libéralisme et traditionalisme, liens qui sont fort apparents dans la pensée du Pr Hayek.

Ici, nous voulons parler du libéralisme constitué, tel qu’il est exposé dans les œuvres contemporaines de Ludwig von Mises et de Friedrich-August von Hayek, ainsi que chez Jacques Rueff, Wilhem Roepke, Lionel Robbins, Henry Simons, Milton Friedman, George Gilder. Il existe entre ces auteurs des différences importantes, mais elles ont moins de portée que celles qu’on trouve dans la pensée socialiste entre Saint-Simon, Proudhon, Marx etc. On peut à coup sûr parler du libéralisme comme d’un courant historique et d’une doctrine politique bien définis.

Et pourtant, et c’est en cela que le libéralisme diffère du socialisme, le libéralisme n’est pas une espèce de religion. C’est une doctrine politique et seulement cela. On en prendra pour preuve la variété des fondements philosophiques que les principaux auteurs de la doctrine libérale ont cru pouvoir lui donner.

Par exemple, chez Frédéric Bastiat au XIXe siècle et aujourd’hui, chez les libertariens américains, le libéralisme est assis sur la théorie des droits naturels de l’homme. Chez Hayek, qui n’accepte pas cette théorie, c’est plutôt sur le respect de la tradition, sur l’opinion que le génie collectif d’un peuple est nécessairement supérieur à celui d’un seul individu, quel que soit son génie, qu’il soit Alexandre ou Napoléon. Et chez Mises, héritier de Bentham, la doctrine libérale est déduite d’une philosophie utilitariste. Autrement dit, il y a une grande unité du libéralisme en tant que doctrine politique et une grande variété de ses fondements philosophiques. Alors que le socialisme lui, fait preuve d’une grande unité philosophique et même métaphysique.

 

Conception de l’homme et de la société

 

En ce sens, si le libéralisme est bien une idéologie, ce n’est pas une idéologie de même nature que le socialisme.

Dans sa conception de l’homme et de la société, le libéralisme rejoint notre tradition républicaine et, plus largement, il est un aspect essentiel de la tradition humaniste de l’Europe et de ses rejetons historiques que sont les pays d’Amérique.

Parce que, pour le libéralisme, l’homme est un être libre et responsable, l’individu doit être le plus possible laissé maître de ses décisions, et le rôle des hommes politiques, de l’appareil gouvernemental est de maintenir l’ordre et la liberté, et d’en permettre le développement spontané.

Pour les socialistes, comme l’indique le nom même de leur doctrine, l’individu est le reflet de son être social, et la société est première par rapport à l’individu. En revanche, le libéralisme est une forme de l’humanisme, parce que, pour lui, l’homme est premier par rapport à la société. C’est là une différence essentielle.

Pour le Pr Hayek, comme avant lui pour Burke, la société ne peut pas et ne doit pas être assujettie à un Etat omnipotent. C’est une illusion de la raison qui conduit au rationalisme (Hayek parle de « constructivisme ») et fait croire que l’on peut construire la société à partir d’un centre. La société est beaucoup trop complexe pour un seul homme, pour qu’un seul organisme puisse la façonner selon ses plans. Et c’est en cela que le libéralisme rejoint la tradition : il faut tirer parti de l’expérience accumulée par les générations passées, et apporter à cette expérience (incorporée dans les valeurs, les institutions, l’ensemble de nos traditions) des améliorations progressives, soumises à un processus d’essais et d’erreurs.

Ces principes, fondamentalement justes, expliquent le grand succès de l’ordre économique libéral.

 

La pierre de touche du vrai libéralisme

 

Bien que le libéralisme et le socialisme s’opposent radicalement, il s’est formé entre les deux certaines combinaisons qu’on ne peut passer sous silence pour l’intelligence de notre sujet. Le « libéralisme avancé » n’était ainsi qu’une forme atténuée de social-démocratie et ne peut être considéré comme un libéralisme authentique. Le « libéralisme social » n’en parait pas très différent, et ressemble fort à un nouvel avatar du compromis entre socialisme et libéralisme, à un socialisme libéral, composé éminemment instable, qui risque de contenir toujours moins de libéralisme, toujours plus de socialisme.

On peut repérer une autre tendance, qui cherche un terrain d’entente avec un socialisme autogestionnaire, non marxiste, non étatiste (« la deuxième gauche »), à certaines expressions caractéristiques : la « nouvelle société » – l’autonomie – l’autonomie de gestion (des entreprises publiques) – l’autogestion (self-government, self-managent) – l’auto organisation – l’économie sociale – et la notion, fort obscure et ambiguë de société civile. Jusqu’au XIXe siècle, la société civile (civil society) ne désignait rien d’autre que la société humaine « civilisée », par opposition à un hypothétique état de nature. C’est apparemment sous l’influence de Hegel qu’on a pris l’habitude d’opposer la société civile à l’Etat. Alors qu’il s’agissait pour Hegel de défier celui-ci, on voudrait aujourd’hui conclure de cette opposition que l’Etat est un mal absolu. Jacques Julliard admet, au demeurant, que le concept de société civile est « un peu vague ». C’est le moins que l’on puisse dire. Son usage politique n’est pas moins ambigu. Chez Hegel, la société civile n’est pas seulement en contradiction avec l’Etat, mais aussi avec la famille. Dans les mains de la « deuxième gauche », la société civile permet de se substituer à la tutelle de l’Etat-providence, en vérité trop lointaine, la surveillance rapprochée des individus exercée par des autorités décentralisées que sont les communes, syndicats et associations : non pas, bien sûr, ces groupements qu’on choisit librement, mais ces collectivités qui sont imposées en vertu d’un monopole ; monopole territorial de la commune, monopole de la « représentativité » du syndicat. Au XIXe siècle, la doctrine de ce socialisme du deuxième type, opposé à l’Etat et à la centralisation, était justement dénommée : le collectivisme.

Dans son livre, stimulant, Le Juste Pouvoir, Yves Cannac n’évite malheureusement pas cette référence abusive à la société civile. Malgré bien des propositions séduisantes, bien des vues judicieuses, l’analyse exposée dans cet ouvrage repose sur des bases dont la consistance est douteuse. Un usage immodéré du mot « civil » – société civile – démocratie civile … – ne fait rien pour clarifier le débat sur le rôle de l’Etat. La confusion est portée à son comble quand Y. Cannac en vient à parler de démocratie civile, c’est-à-dire, dans son vocabulaire, de démocratie non politique. Or la démocratie est un régime politique, et n’est que cela. Une démocratie non politique est une contradiction dans les termes. Que dire alors de la « démocratie industrielle », de la « démocratie dans l’entreprise », qui sont des illustrations de cette étrange démocratie civile ? Que ces idées particulières ne sont pas plus cohérentes que l’idée générale à laquelle elle se rattachent. Si l’on tenait, par analogie, à appliquer la notion de démocratie à l’économie, alors on devrait reconnaître que la démocratie économique repose sur la souveraineté des consommateurs, que réalise le régime de la libre entreprise. Mais le slogan de la démocratie économique vise en fait, trop souvent, à justifier les interventions des syndicats dans la gestion des entreprises, et conduit à la limite à l' »autogestion ». Rien à voir, évidemment, dans tout cela avec le vrai libéralisme.

Les convergences doctrinales entre libéralisme et socialisme que certains s’efforcent désespérément de faire apparaitre, ne sauraient, à notre avis, aller bien loin, et cela pour une raison fort simple : le libéralisme réclame la liberté d’entreprise et celle-ci, à son tour, repose sur deux piliers : le droit de propriété – inviolable et sacré selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 -, et la liberté du travail – mise en cause par les privilèges accordés aux féodalités syndicales.

L’attitude à l’égard de la propriété et des syndicats, voilà la pierre de touche du vrai libéralisme. Etes-vous disposé à affirmer le droit de propriété dans tous les domaines où il est aujourd’hui étouffé ? Souhaitez-vous faire reculer les privilèges des féodalités syndicales pour le plus grand profit de la nation entière ? Si oui, vous êtes probablement un libéral authentique. Sinon … il s’en faut encore de beaucoup.

 

Le libéralisme et l’économie

 

C’est sur le terrain de l’économie, et là seulement, qu’on peut distinguer le vrai libéralisme de ses contrefaçons pseudo-libérales. Claude Polin avait dit lors de ce même débat : « Toute économie est libérale. » On pourrait ajouter, tout aussi bien : « Le libéralisme est une économie. » Les auteurs libéraux du XIXe ne s’appelaient-ils pas eux-mêmes les « économistes » ?

Comment le libéralisme, qui est une doctrine politique, peut-elle en arriver à se confondre presque avec une discipline scientifique ?

Pour le comprendre, il faut revenir à la définition du libéralisme. C’est une doctrine politique, certes, mais associée à une méthode d’analyse des sociétés, l’individualisme (méthodologique) ; en conséquence, cette doctrine préconise un certain ordre social qui, sous son aspect économique, est couramment appelé le capitalisme – il vaudrait mieux dire : l’économie d’entreprise – et sous son aspect juridique, l’Etat de droit (Rechtsstaat).

Nous reviendrons sur la notion (discutable) d’ « Etat de droit ». Tentons de définir le capitalisme : une économie peut être qualifiée de capitaliste quand elle repose sur quatre institutions qui, réunies, donnent naissance à l’entreprise : ce sont le droit de propriété, le droit du contrat, la monnaie, enfin, le marché des capitaux.

L’économie d’entreprise, ou capitalisme, ne s’est pas constituée d’un seul coup, elle s’est développée au fur et à mesure que les sociétés européennes ont découvert, par tâtonnements, la voie de l’expansion économique. A la différence du système conçu par les penseurs socialistes, le capitalisme est donc la récapitulation d’une longue expérience historique, et c’est justement ce qui explique son efficacité et lui donne une supériorité décisive sur le socialisme.

On aurait pas pu « inventer » la propriété, le contrat ou la monnaie, mais une fois que ces institutions ont atteint leur plein épanouissement, au XIXe siècle, alors le marché, la concurrence, les prix, qui jouent sur les droits de propriété, ont autorisé le traitement décentralisé d’une information portant sur l’économie toute entière. Et l’on a trouvé que cet ordre économique réalisait un mode d’exploitation des ressources d’un rendement tel qu’il ne pouvait être surpassé.

On en a fait la preuve par l’absurde, car les expériences socialistes ont montré le retard inévitable que les pays socialistes prenaient dans leur développement et les souffrances qu’engendrait ce développement. Mais Ludwig von Mises avait démontré pourquoi cet échec était inévitable. Le calcul économique est en effet impossible dans un régime socialiste car l’organisation centrale (le Gosplan en URSS) ne peut avoir connaissance que d’une partie infime des multiples circonstances qui déterminent la valeur des biens de production.

Le socialisme n’a été essayé à l’état pur que deux fois dans l’histoire : en URSS, pendant la période de socialisme intégral qui a précédé la NEP (période dite du « communisme de guerre », de 1918 à 1921, mais cette expression est trompeuse, car elle semble imputer aux circonstances de l’époque ce qui était dû essentiellement à des facteurs idéologiques), et au Cambodge, après la prise du pouvoir par les Khmers rouges en 1975. A chaque fois, l’expérience a débouché sur le chaos.

L’économie soviétique, celle des autres pays socialistes, n’ont réussi à fonctionner, non sans un énorme gaspillage, qu’en faisant de sérieuses entorses à leurs principes et grâce notamment à l’appui irremplaçable des échanges extérieurs avec les pays capitalistes.

La force de la démonstration de Mises tient dans la supériorité de l’individualisme méthodologique à l’intérieur de la sphère de l’économie, où l’on a coutume de l’appliquer. L’individualisme comme méthode, suppose donné l’individu, avec son échelle de préférences, et le système institutionnel, l’ordre, au sein duquel son action s’insère ; il suppose, de surcroît que l’individu agit rationnellement dans ce cadre.

La science économique peut se définir , au sens large, comme l’étude des phénomènes sociaux dont on peut rendre compte grâce à cette hypothèse de rationalité. C’est ce qui explique l’union intime entre la doctrine libérale et la science économique, ce pourquoi les penseurs libéraux les plus notables sont souvent aussi des économistes de premier rang, depuis Adam Smith jusqu’à F-A. von Hayek.

Cependant, il faut appliquer la préférence nationale dans tous les domaines, non seulement aux hommes, mais aussi aux marchandises. On sait depuis Frédéric List qu’un certain protectionnisme favorise la création et l’innovation. C’est ce que l’on peut appeler le syndrome des Galapagos : lors de son voyage autour du monde, Darwin a découvert que les espèces de pinson s’était multipliées sur cet archipel parce qu’il était isolé du continent… Il y a en économie des effets de groupe et de voisinage, fondés sur une identité partagée. C’est pourquoi le cosmopolitisme, fourrier d’une mondialisation débridée, appauvrit l’humanité en étouffant sa créativité.

 

Les limites du libéralisme

 

Mais ce qui fait la force de la doctrine libérale dans son domaine d’élection, l’économie, à savoir qu’elle prend l’individu comme une donnée, avec ses préférences, tel qu’il existe, et qu’elle accepte sa liberté, et donc sa responsabilité, fait en même temps sa faiblesse quand on sort du champs de l’économie. La doctrine libérale ne peut apporter de réponse par elle-même, à ce qui n’entre pas dans ses catégories, à ce qui est en dehors de son champs d’analyse ; elle ne permet pas de comprendre pourquoi les hommes sont ce qu’ils sont. Et elle ne permet pas non plus de rendre compte entièrement de l’évolution des institutions, c’est-à-dire de la genèse de l’ordre dans lequel les hommes se situent.

La pensée libérale traite d’un individu abstrait. Mais d’où vient cet individu, de quelle planète est-il tombé ? C’est pourtant un homme en chair et en os, doté d’une certaine hérédité, qui a reçu une certaine éducation ; ce n’est pas un enfant, mais un adulte ; il est imprégné d’une certaine culture. Il a sa propre identité.

D’où viennent ensuite ces institutions qui constituent l’ordre social où interagissent les individus rationnels ? Les diverses tentatives pour appliquer l’analyse économique au fonctionnement et à l’évolution des institutions sociales ont été souvent fécondes mais trouvent assez rapidement leurs limites. Outre la théorie des droits de propriété et l’analyse du « marché politique », on peut considérer que la philosophie de F-A von Hayek, qui voit dans le droit le produit d’une évolution non délibérée, généralise les conceptions de l’école autrichienne d’économie politique, et relève d’une démarche de ce type. Pourtant, le libéralisme de Hayek, qui met en évidence le rôle des processus inconscients au niveau de la société tout entière, ignore en contrepartie l’inconscient individuel. Car l’individualisme (méthodologique) suppose la rationalité des individus donc que ceux qui sont en mesure (consciemment – car comment la rationalité serait-elle inconsciente ? Elle implique une cohérence qui ne peut se réaliser que dans la volonté consciente d’elle-même) de déduire, logiquement, leurs actions de la connaissance de leurs préférences.

A supposer même que le sociologue puisse s’appuyer entièrement sur le « paradigme de l’homo œconomicus » – ce qui, depuis les travaux de Gustave Le Bon et Vilfredo Pareto paraît, de toute manière, infirmé -, il resterait à rendre compte des échelles de préférences des individus, donc de leur identité même. La doctrine libérale au sens strict est nécessairement muette sur ce qui est extérieur à l’analyse économique étendue. Et notamment sur un sujet essentiel : la formation de l’homme au moyen de la culture qui l’environne.

On peut illustrer ces réflexions tirés de l’actualité politique.

 

Une justice libérale ?

 

Les Français se plaignent de la justice. Pourtant l’on décrit souvent notre (ancien) garde des Sceaux, M. Robert Badinter, comme un « grand libéral » ! Ce n’est pas nécessairement qu’on lui prête des sentiments ou des idées qu’il n’aurait pas ; mais il y a en matière de justice une réelle ambiguïté de la doctrine libérale.

Il est vrai que le développement des règles de procédure, avec la vieille tradition de l’habeas corpus, et la multiplication des garanties qui sont données au justiciable vis-à-vis de l’Etat-juge, est une tradition libérale et qu’un minimum de formalisme juridique est indispensable.

Mais il est vrai aussi que, passé un certain point, ce formalisme risque de conduire à la paralysie de la justice. Or, la justice, et en particulier la justice pénale, comme la justice civile, implique la responsabilité des individus.

M. Badinter est-il libéral parce qu’il aggrave le formalisme des procédures judiciaires ou bien est-il antilibéral parce que son action tend à atténuer la responsabilité des individus ?

 

L’école libre et sans argent ?

 

Le cas de l’enseignement est plus clair. Le combat pour l’école libre est une grande chose, et beaucoup de nos amis du Club de l’Horloge, qui l’ont suivi avec passion, ont participé aux grandes manifestations de l’année 1984.

Mais ce n’était pas vraiment du libéralisme ! Que voulaient en effet les Français ? Ils réclamaient que l’Etat aide les parents, finance, paie l’école libre, l’école privée.

Or, si vous lisez les auteurs ultra-libéraux, vous verrez qu’il faut, selon eux, supprimer toute intervention de l’Etat dans l’enseignement.

On mesure les lacunes du libéralisme sur ce sujet, car l’individu dont il s’agit, c’est un enfant, et malheureusement ce n’est pas un individu achevé (comme Athéna qui, paraît-il, est sortie tout armée et casquée de la cuisse de Jupiter) ; l’enfant est un individu en formation.

Le modèle de l’individualisme méthodologique est évidemment insuffisant, quand il s’agit des enfants, puisque l’éducation doit en faire des hommes responsables, libres de leurs décisions, qui puissent s’intégrer dans un ordre libéral. Et nous en sommes dans la phase préliminaire où le petit homme n’est pas encore un adulte.

 

La drogue au supermarché ?

 

Il peut même conduire à des propositions dangereuses, qui sont la marque d’un libéralisme utopique. Milton Friedman, Ludwig von Mises, demandent que la drogue soit en vente libre ! Un individu libre et responsable doit pouvoir, selon eux, acheter de la drogue, s’il a envie de se droguer. C’est malsain, direz-vous ? Mais il faut le laisser libre de se détruire la santé, s’il le veut !

Là encore, l’analyse purement libérale dévoile ses insuffisances : la drogue a justement pour effet de détruire la personnalité de celui qui en devient l’esclave ; elle modifie du tout au tout sa hiérarchie des valeurs, en sorte qu’on ne saurait, sans abus, appliquer à ce phénomène de société les outils d’analyse ordinaires, qui postulent une certaine stabilité des goûts et préférences.

 

 

II. SEUL UN LIBÉRALISME NATIONAL PEUT RÉALISER LE LIBÉRALISME

 

Le libéralisme est donc une doctrine incomplète, qui ne peut établir les conditions de sa propre validité ; il lui manque une dimension éthique qui puisse justifier les jugements de valeur trop souvent implicites, sur lesquels il est fondé. Pourquoi faudrait-il préférer une évolution spontanée et non dirigée ? Dans l’intérêt de qui ? L’individu n’est personne. Où peut conduire cette évolution ? Après tout, l’Etat lui-même, y compris l’Etat totalitaire, est en partie le produit d’une évolution « spontanée ».

La faiblesse congénitale du libéralisme est d’être une doctrine politique qui prétend à l’apolitisme. Pourquoi se battre pour les libertés des autres ? Comment justifier que les libéraux prennent une part active dans le combat politique ?

La nation apparaît ici comme le lieu géométrique du sentiment et de la raison. C’est donc un mythe – non pas un mensonge, comme le voudrait le préjugé rationaliste, mais une image mentale non totalement rationalisable. La nation est un mythe moderne, qui n’est pas réellement constitué, même en France, avant le XVIIIe siècle, voire le XIXe siècle. La nation est un ferment d’unité pour les sociétés étendues (la « grande société » de F-A von Hayek), elle est la réplique de la cité antique, qui convenait pour les sociétés plus petites. Ce n’est donc pas un hasard si le sentiment national se développe parallèlement au libéralisme.

 

Un double renouveau

 

Le regain des idées libérales s’accompagne d’un renouveau des valeurs traditionnelles. Les unes et les autres sont réunies en anglais dans la notion de « conservatism ». Mais ce « conservatisme » est double : les auteurs américains distinguent « économic conservatism » – le libéralisme – et « social conservatism » – le traditionalisme ou encore le « conservatisme » dans le sens français du terme.

Le président Reagan a réussi la conjonction de ces deux mouvements, car il ne veut pas simplement la dérèglementation, la limitation des dépenses de l’Etat, mais souhaite aussi un renouveau des valeurs traditionnelles : la patrie, la famille, la morale. Il est porté par un courant qu’on appelle aux Etats-Unis la « nouvelle droite », qui réclame l’abolition de l’avortement, la prière dans les écoles, et qui n’est donc pas simplement un économisme.

Historiquement, déjà, le libéralisme s’est développé de concert avec le « nationalisme », avec l’idéal de la nation. C’est seulement à une époque assez tardive, vers la fin du XIXe siècle ou le début du XXe siècle, que le nationalisme est entré en symbiose avec le socialisme, et finalement a donné lieu à ce qu’on a appelé le socialisme national ou fascisme, qui était, en fait, une variante nationale du socialisme.

Mais pendant toute l’époque la plus longue et la plu importante du mûrissement des idées libérales, la nation et la liberté sont deux valeurs qui ont grandi ensemble. Au moins jusqu’en 1848.

C’est au nom de la nation qu’on a aboli les privilèges et les corporations, qu’on a réalisé l’égalité devant la loi, qu’on a établi la liberté des citoyens. L’unité de la nation était en particulier celle d’un espace où l’on pouvait se déplacer librement, qui n’était plus cloisonné par des barrières douanières et des péages multiples. A tous égards; la nation s’est formée comme un espace de liberté.

La nation est en outre essentielle à la tranquillité des individus, car elle est le moyen de faire que le territoire sur lequel on vit ne soit pas perpétuellement déchiré par des tensions politiques inexpiables. Elle pose un idéal de fraternité que l’on ne peut jamais atteindre, bien entendu, mais vers lequel on doit tendre. Parfois, et en particulier dans les grandes périodes de crise, se réalise l’union sacrée, comme en France en 1914. Cet idéal a pour vocation de faire comprendre aux membres d’une même nation qu’ils appartiennent à une même communauté, et se ressemblent assez pour accepter des règles communes, qu’ils doivent même risquer leur vie pour la survie de cette communauté.

La nation est un effort pour apaiser les conflits politiques, à l’intérieur de l’espace national, en montrant que l’essentiel des oppositions qui peuvent exister dans l’histoire, et qui existent inévitablement, se situent entre les nationaux et les étrangers. La « vraie » politique nationale est donc la politique internationale.

La nation est une mise en forme politique de l’amour de la patrie et du sens de la communauté. La nation veut être souveraine ou « indépendante » et, à cette fin, elle a besoin de constituer un Etat. Nation, politique, Etat sont étroitement liés.

Le libéralisme utopique prend le contre-pied de notre tradition républicaine en rejetant tout à la fois ces trois notions. Il ne comprend pas que la politique est une dimension inhérente à l’action humaine et croit pouvoir faire l’économie du sentiment national. Qui veut faire l’ange fait la bête, qui veut annuler la politique généralise la politique. Le libéralisme utopique, en minant l’esprit de fraternité, transforme la nation en champs clos de la lutte des classes. La lutte des classes est une guerre virtuelle ou déclarée, à l’intérieur de la nation. C’est une figure hobbesienne de la guerre de tous contre tous. Et cette perversion de la vie sociale est favorisée par l’appauvrissement des valeurs d’enracinement et des valeurs communautaires qu’engendre un libéralisme mal compris, opposé aux valeurs traditionnelles.

 

La liberté sans l’Etat ? 

 

Le libéralisme utopique, qui conteste la légitimité du politique, est logique conduit à mettre aussi en accusation l’Etat, organe du pouvoir politique. Au reste, c’est un des grands mérites du libéralisme que d’avoir soulevé le problème de l’Etat et de susciter aujourd’hui une critique décapante de l’Etat-providence. Il est très stimulant à cet égard d’aller jusqu’au bout d’une logique ultra-libérale, qui confine à l’anarchisme. C’est ce qu’à fait Pierre Lemieux dans un ouvrage, où il étudie les idées de Murray Rothbard, véritable anarchiste, qui réclame donc la suppression de l’Etat, et celles de Robert Nozick, partisan d’un Etat minimal.

On peut évidemment refuser de discuter des thèses qui paraissent aussi aberrantes. Elles ne manquent pourtant pas d’intérêt. L’auteur américain Murray Rothbard s’inspire d’un Français, Gustave de Molinari, qui, au XIXe siècle, avait estimé qu’aucune fonction ne devrait être assuré par l’Etat, pas même la sécurité des gens : il n’y avait pas besoin, selon lui, d’un Etat-gendarme. Et il serait même dangereux de confier à l’Etat une mission de cet ordre, car il ne manquerait pas d’en abuser. Rothbard propose comme lui que le marché fournisse les services d’agences de protection, en concurrence les unes avec les autres, qui passeraient librement des contrats avec chacun pour assurer la sécurité.

Cet état de la société n’est pas tout à fait utopique : l’absence d’un Etat authentique n’est pas inconcevable. Pour preuve, il suffit de constater ce qui s’était passé en 1985 au Liban, pays qui réalisait à peu près la situation décrite par Rothbard. On y trouvait des milices diverses, qui se livraient un combat sans fin, et les villages, les familles se mettent sous la protection de telle ou telle. Mais on est obligé de faire deux remarques : la première c’est que la vie dans ce pays n’est probablement pas des plus enviables et que, si une société peut exister sans Etat, son sort est bien difficile. La seconde, c’est que dans la logique de la concurrence entre les agences de protection, les milices, l’une finit par éliminer toutes les autres. S’il n’y avait pas au Liban un équilibre entre la Syrie, Israël, et d’autres Etats, le monopole de la violence légitime aurait été réalisé, tôt ou tard, au profit d’une des grandes compagnies qui se partagent le pays.

Par conséquent, l’anarchie ne peut durer indéfiniment et l’on voit normalement resurgir bientôt un Etat, un organisme qui a le monopole de la violence légitime. On peut craindre simplement que ses prérogatives, au rétablissement de la paix civile, doivent beaucoup à la force et peu au consentement. L’Etat nouveau, après une période d’anarchie, a toutes les chances d’être despotique. On ne peut donc pas souhaiter ni même éviter qu’il y ait un Etat. Faut-il alors que cet Etat soit réduit à sa plus simple expression ? C’est la notion d’Etat minimal de Robert Nozick.

 

L’Etat minimal 

 

L’Etat minimal, chez Nozick, a deux fonctions :

  1. Etablir le droit : dire le droit, ce qui n’implique pas nécessairement un corps législatif, et rendre la justice, ce qui implique au moins des juges. La loi peut-être entièrement tirée de la jurisprudence, c’est théoriquement concevable. On pourrait se passer de parlement, mais pas de tribunaux.
  2. Garantir le droit : l’Etat doit assurer la sécurité des citoyens, l’inviolabilité des propriétés, l’exécution des contrats, ce qui demande des forces de police et des forces armées pour assurer la défense du territoire.

Il est remarquable que cette analyse, plus cohérente que celle de Rothbard, conduite avec rigueur et logique par un adversaire résolu de l’Etat, qui cherche à en éliminer la plus grande part possible, confère à l’Etat les deux fonctions éminentes qui sont nécessaires à l’ordre social d’après les traditions de l’ancienne Europe, telles que, par exemple; elles ont été déchiffrées au Moyen Age, et depuis par Georges Dumézil : la fonction de souveraineté (qui établit le droit) et la fonction de sécurité (qui garantit le droit).

Le reste des actions humaines relèvent alors de l’économie, de la vie quotidienne, de la sphère privée de l’individu… de cette troisième fonction multiforme, nécessairement subordonnée aux deux autres.

Même un disciple de Nozick ne peut donc pas se contenter du slogan de l’Etat-gendarme, qui est spécieux, car la première fonction de l’Etat est de dire le droit. L’Etat minimal, dans cette conception extrême, reste un Etat-juge, avant d’être un Etat-gendarme. Il est, si l’on veut, en charge de l’ordre capitaliste. C’est-à-dire que pour un libéral, l’Etat, ramené à ce qu’il a d’essentiel, ne peut être sérieusement combattu.

« Le libéralisme – dit Mises – ne considère pas l’Etat comme un mal, même nécessaire. » Il faut rejeter la formule, souvent répétée, disant que le pouvoir (government) est un mal, mais un mal nécessaire et indispensable. »

Enfin, mais c’est trop clair, rien ne prouve que l’Etat minimal soit un Etat optimal pour la société. Le fait que, sous l’influence des idées socialistes, des juristes aient étendu indéfiniment la notion de service public, et que des économistes qualifient rapidement de bien public ce qui pourrait néanmoins être fourni dans de bonnes conditions par l’initiative privée, ne signifie par que l’on puisse entièrement se reposer sur celle-ci du soin, par exemple, de construire des routes ou des barrages.

Le fait que la règlementation soit surabondante, trop compliquée, ne signifie pas non plus que la législation, bien comprise, ne soit pas fort utile pour encadrer la jurisprudence, et souvent la devancer.

 

Une définition apologétique 

 

Mises ajoute que « si le libéralisme restreint le domaine d’activité de l’Etat, il ne songe pas à contester la nécessité d’un ordre juridique. Il n’est pas anti-étatiste ». Car il n’y a pas de droit sans Etat.

Cela ne signifie pas que l’Etat élabore toujours le contenu de la norme, mais au moins qu’il est là pour transformer une règle ordinaire, en règle juridique. Soit une convention conclue entre deux parties, elle ne devient pas un contrat proprement dit, elle n’entre dans l’ordonnancement juridique qu’à partir du moment où s’introduit un tiers entre les deux parties. Ce tiers est l’Etat, qui fait l’obligation aux cocontractants d’exécuter leurs engagements en décidant que le contrat est la loi des deux parties.

Cela n’est pas obligé, il vaut la peine de le noter. Par exemple, on dit : « Dette de jeu, dette d’honneur. » Cela veut dire tout simplement, que les dettes de jeu ne sont pas sanctionnées par la loi. Si vous jouez au poker et que vous perdiez, on ne peut pas vous poursuivre devant un tribunal pour vous faire payer. Pas de droit sans Etat par conséquent, mais réciproquement pas d’Etat sans droit. L’Etat n’existe que comme producteur de normes.

La notion d’Etat de droit, inventée par des jurisconsultes allemands au XIXe siècle, est à notre avis le cas typique de ce que Fritz Machlup appelle une « définition apologétique » ; il s’agit en l’occurrence d’une définition apologétique de l’Etat libéral. Nous lui préférons quant  à nous la belle expression anglo-saxonne : the rule of law, le règne du droit, l’autorité de la loi, qui ne comporte pas les mêmes équivoques. L’ « Etat de droit » ne prendrait pas de mesures à caractère individuel, mais se bornerait à édicter des règles à caractère général. Mais, pour être d’application plus réduite, une norme à caractère individuel n’en a pas moins valeur juridique ; il n’y a d’ailleurs pas de frontière nettement tracée entre la règle générale et la mesure particulière. Donc un Etat, même socialiste, et qui descend dans le détail, même interventionniste, et qui veut régir la vie des citoyens, reste un Etat de droit. L’Etat n’existe pas sans le droit.

Au demeurant, comme le fait remarquer Pierre Lemieux en critiquant sur ce point Hayek, un Etat despotique ou même totalitaire pourrait se conformer au principe d’universalité des juristes de l’Etat de droit, tout en supprimant, par exemple, la liberté religieuse. On peut édicter une loi parfaitement universelle consistant à dire que toute religion est interdite. Ce n’est pas une mesure particulière, et pourtant c’est une mesure despotique, une loi despotique.

Inversement, la raison d’Etat, quels que soient les abus auxquels elle a pu donner lieu, ne peut pas ne pas être évoquée quand se présentent des situations inédites mettant en cause les intérêts majeurs de la communauté nationale, comme le général de Gaulle, par exemple, en a rencontré. La Constitution de la Ve République, dans son article 16, donne au chef de l’Etat les pouvoirs les plus étendus dans des circonstances exceptionnelles. Elle lui confère ainsi une responsabilité politique éminente, qu’il ne peut évacuer au nom d’un juridisme étroit.

La formule de l’ « Etat de droit » cache mal la nostalgie d’un droit sans Etat. Elle rejoint par là la théorie classique du droit naturel, élaborée en premier lieu par les jurisconsultes de l’Antiquité. Apparentée à la notion d’Etat de nature des philosophes, elle a trop souvent justifié une forme de rationalisme constructiviste qui confine au socialisme. Il faut, en accord cette fois avec Hayek, abandonner cette théorie. On peut, certes, défendre le droit naturel, si l’on entend par là un droit conforme à la tradition, un droit spontané, lentement secrété par le génie d’un peuple, comme le « common law » des Anglais. Mais l’expression peut induire en erreur, car on ne saurait trouver de droit dans la nature. En outre, même quand le droit est une création apparemment spontanée de la société, même quand il n’est pas édicté par un corps législatif, encore a-t-il fallu que l’Etat donnât force de loi à des usages et à la coutume et les les fit entrer dans l’ordonnancement juridique.

 

Libéralisme et démocratie

 

Si le droit était un phénomène naturel, comme le mouvement des planètes, on voit mal pourquoi la loi devrait être subordonnée au consentement populaire. On touche là encore à un domaine où la nation permet de compléter utilement le libéralisme. Le libéralisme, historiquement et philosophiquement, n’est pas nécessairement démocratique. A vrai dire, le problème de la nature de l’Etat n’est pas central pour le libéralisme. Le libéralisme pose et tâche de résoudre le problème de la fonction de l’Etat dans la société, mais pendant tout le XIXe siècle, les libéraux ont plutôt été partisans d’une monarchie constitutionnelle, avec suffrage censitaire. Et quand on lit les auteurs libéraux du XIXe siècle, comme Thiers, on constate que pour eux, à la limite, peu importe que l’Etat soit monarchique ou républicain, ou autre, ce qui compte, c’est que l’Etat soit à sa place et pas au-délà.

Et si on lit bien entre les lignes Mises ou Hayek, qui invoquent parfois la démocratie, on voit que pour eux c’est un principe subsidiaire. En effet, la démocratie donne le pouvoir au peuple, elle est nécessaire pour établir la souveraineté de la nation, mais la tradition libérale est méfiante vis-à-vis de notions telles que l’intérêt général, ou la souveraineté.

 

Confusion de l’Etat et de la nation

 

Cela peut s’expliquer par la confusion trop souvent faite entre l’Etat et la nation. On a souvent cru que l’Etat incarnait la nation, que l’Etat, en quelque sorte, n’était pas l’outil de la nation mais la nation elle-même. C’est une erreur fatale qui conduit au socialisme, et les philosophes et économistes libéraux ont parfaitement eu raison de démontrer que la confusion de l’Etat avec la nation, le transfert de la souveraineté à cette entité juridique, matérialisée par un aréopage de ministres et de fonctionnaires, à une organisation donc, ne pouvait traduire ce que l’on entendait intuitivement par souveraineté de la nation, mais ils ont eu tort d’en déduire qu’il fallait contester l’idée même de souveraineté de la nation.

La souveraineté de la nation demande un respect critique et exigeant des traditions, c’est-à-dire des règles sécrétées par la communauté des citoyens et filtrées par l’épreuve du temps.

Dans la plupart des occasions, ce n’est pas l’Etat qui incarne la nation, c’est le citoyen. En particulier, dans la sphère privée, chaque citoyen est pour lui-même la nation.

Le citoyen doit donc être libre d’agir conformément aux institutions élaborées par la nation, c’est-à-dire conformément à la tradition, puisque la nation est formée, dit-on justement, des vivants, des morts et de ceux qui vont naître.

L’Etat, quant à lui, doit être le vigilant gardien des règles de droit, et le responsable de la pérennité de la nation, menacée en permanence de multiples périls.

 

Libéralisme, morale et légitimité

 

Yves Cannac note que le « libéralisme est conçu pour un homme qui a une moralité ». C’est tout à fait vrai. Car s’il n’y a pas un minimum de références morales et un certain sens de l’honnêteté dans les échanges commerciaux, ceux-ci ne peuvent fonctionner.

L’individualisme méthodologique ne peut évidemment expliquer à lui seul la formation des valeurs morales. Si le libéralisme ne peut exister sans la morale, c’est que tout ordre social, qu’il soit libéral ou non d’ailleurs, fait surgir des situations inédites et imprévisibles, qui peuvent être jugées comme des injustices si l’ordre lui-même n’est pas accepté comme légitime.

Les inégalités qui existent dans toute société ne peuvent être supportées que si les individus les reconnaissaient comme la conséquence légitime d’un ordre juste. Chacun doit consentir à ce que son sort individuel soit conditionné par le respect intransigeant de règles parfaitement abstraites, donc il est impossible de prévoir les conséquences particulières.

On dit quelquefois « les règles du jeu » ; c’est une bonne expression, car dans un jeu l’on fixe par avance les règles dont on ne sait pas comment elles vont tourner pour le joueur. Et bien qu’à la fin de la partie il y ait des gagnants et des perdants, on admet l’inégalité qui résulte de ce jeu, parce que l’on en a accepté les règles.

Se soumettre à des règles, c’est en accepter la moralité, c’est finalement, comme l’a montré le philosophe Kant il y a déjà longtemps, poser un impératif catégorique, accepter de se mettre à la place des autres et comprendre que la règle n’est pas conçue pour soi, dans son propre intérêt individuel, mais qu’elle est valable pour tous.

Peut-être que quelques-uns parviendront à cet impératif catégorique par la lecture des œuvres du grand philosophe. Plus vraisemblablement, le sentiment d’appartenir à une communauté, nation, développera en ce sens de la fraternité qui justifie l’égalité devant la loi et le respect des valeurs morales sans lesquelles une société ne peut se maintenir.

Le libéralisme utopique lui, est conçu pour un individu sans appartenance, « qui naît enfant trouvé et meurt célibataire ». Non seulement il ne peut pas être réalisé dans les faits, mais il fait aussi le lit du socialisme en créant les conditions de la haine sociale et de la lutte des classes.

 

Le libéralisme a toujours marché de pair avec d’autres valeurs qui lui sont extérieures et qu’il faut allier avec lui. 

Aujourd’hui comme hier, le national-libéralisme est non seulement parfaitement possible, mais il est nécessaire et donne toutes ses chances de succès au libéralisme, parce qu’il prend l’homme tel qu’il est et n’ignore pas son besoin d’identité et d’enracinement.

C’est pourquoi le national-libéralisme affirme qu’aujourd’hui l’idéal de la nation et l’exigence de la liberté sont inséparables comme le rappelle le titre de l’ouvrage d’Yvan Blot, Les Racines de la liberté, il n’y a pas de liberté sans enracinement.

 

 

 

Le national-libéralisme s’incarne autour de 12 penseurs fondamentaux :

 

Dans le domaine philosophique et politique : Edmund Burke, Hippolyte Taine, Julien Freund.
Dans le domaine économique : Friedrich Hayek, Ludwig von Mises.
Dans le domaine des faits sociaux : Gustave Le Bon, Arnold Gehlen, Vilfredo Pareto, Jules Monnerot.
Dans le domaine juridique : Carl Schmitt
Dans le domaine biologique : Konrad Lorenz, Jacques Monod.

 

les penseurs - copie

 

Le national-libéralisme combat l’utopie égalitaire principalement incarnée par :

  • Jean-Jacques Rousseau
  • Diogène le cynique
  • John Locke
  • Karl Marx
  • Hans Jonas
  • Jean-Paul Sartre
  • Lénine
  • Trotsky
  • Jurgen Habermas
  • Pierre Bourdieu
  • Lyssenko
  • Jacques Derrida

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Les 12 gouvernants nationaux libéraux sont : 

• Ronald Reagan aux Etats-Unis

• Margaret Thatcher en Grande-Bretagne

• Charles de Gaulle en France

• Viktor Orbán en Hongrie (en exercice)

• Lee Kuan Yew à Singapour

• Narendra Modi en Inde (en exercice)

• Vladimir Poutine en Russie (en exercice)

• Christoph Blocher en Suisse (actuel membre directeur de l’UDC – ancien conseiller fédéral)

• Yasuhiro Nakasone au Japon

• Recep Tayyip Erdoğan en Turquie (en exercice)

• Benyamin Netanyahou en Israël (en exercice)

• Jarosław Kaczyński en Pologne (président du parti « Droit et Justice », vainqueur des élections législatives de 2015)

 

Capture d’écran 2015-12-02 à 15.48.16

8 commentaires

  • Ok pour faire reimmigrer les populations subsahariennes chez eux. Quand est-il de la mainmise des sionistes sur notre pays?? Le parlement, le president, les banques, la tele, les medias, les banques,la publicité, le monde du spectacle, le militaroIndustriel, pharmaceutiques, …bref tous les milieux de pouvoir sont infectés d’atlanto-sioniste!!..Que comptez vous faire pour désioniser la france.?? C’ est un peu facile de taper sur les immigrer et meme d’en faire un programme. Moi je vous croirais le jour ou vous appellerez les politiques de ne plus assister au diner du Crif, le jour ou je vous entendrais defendre Dieudonné pour sa liberté d’expression face a la Licra et d’appeler tous ceux qui colonise notre pays de faire leur Alya et de rejoindre Israel. Ca, ca serait du courage…

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour,

      Pour la défense de Dieudonné, cela a été fait par H2L sur son site « La voix des Français » en septembre 2014.
      Voir à:

      vdfr95.com/index.php?option=com_content&view=article&id=1:affaire-dieudonne-mortelle-atteinte-a-la-liberte-dexpression&catid=23&Itemid=121

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  • Bonjour Mr De Lesquen,
    Au niveau du commerce étranger, êtes-vous pour le libre-échange, le protectionnisme ou le « fast-track »(Pardonnez mon anglicisme) ?

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  • Charles de Gaulle ,Viktor Orbán ,Narendra Modi, Vladimir Poutine Recep Tayyip Erdoğan, Benyamin Netanyahou, Jarosław Kaczyński ne sont pas libéraux. Leur politique économique peuvent contenir certaines mesures libérales (ou plus au moins libérales) mais cela ne change rien au fait qu’ils ne peuvent pas être considérer comme économiquement libéraux. Pour Jarosław Kaczyński, il est trop tôt pour le juger mais en tout cas, son programme économique n’a pas grand chose de libéral c’est du conservatisme social. je ne parle même pas de la précédente expérience de son parti au gouvernement (2005 à 2007) qui n’était pas libéral. Netanyahou a mené une politique libéral en tant que ministre des finances mas ce n’est pas le cas en tant que premier ministre où son but premier s’est de se maintenir au pouvoir à tout prix et pour cela, il n’hésite pas à mettre en place des mesures socialistes dans un but électoral.
    Modi et Erdogan ont hérité de pays ultra socialistes, ils ont pris quelques mesures pour changer cela,ils ont mené une politique plus libérales que les précédents gouvernements mais leurs pays restent très socialistes.
    Je ne parle même pas de l’autoritarisme d’Orban et d’Erdogan qui est contraire au libéralisme. (Le libéralisme économique ce n’est pas tout, le libéralisme a aussi une dimension politique,…). Orban dit qu’il s’oppose à la démocrate libérale et qu’il veut une démocratie illibérale

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  • Je crois savoir que Monsieur de Lesquen reproche à M.Zemmour d’être un imposteur plutôt sioniste, avant de considérer Netanyahu comme un national-libéral ; Monsieur fustige aussi l’union des croyants (prétendument opérée par Civitas et Mme Belghoul) entre chrétiens et musulmans, et tient l’islamiste Erdogan pour exemple de national-libéralisme, Erdogan l’impérialiste sunnite, l’ennemi de Byzance qui renie l’identité byzantino-orthodoxe de sa contrée (il n’y a donc rien de national chez lui) et qui veut convertir Sainte-Sophie en mosquée, après avoir fait subir le même sort à des églises comme celles de Nicée. Etranges incohérences. J’en suis surpris.

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  • Ping : BULLETIN CLIMATIQUE QUOTIDIEN (2 février 2016)…DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE. | conseil dans l'espérance du roi

  • Vieilles Lunes et pensées circulaires !

    « Libéralisme », un mot débile. On ne résout aucune problématique avec les modes de pensées limités qui ont participé à les créer.

    Dans tous les domaines, la liberté passe par la discipline, ça et rien d’autre. Liberté = discipline. Sur le plan temporel et même sur le plan spirituel.

    Au reste toutes les masturbations mentales en « ismes » – dont le libéralisme -, procèdent des avatars lucifériens dévoués à l’adoration mamonique…

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  • Cher M. de Lesquen,

    Vous faites bien de préciser les limites du libéralisme. Pour qu’un système libéral fonctionne, il faut un État fort qui fasse respecter les règles du jeu ( tout lecontraire de notre république ) et qui PROTEGE les PME et les artisans.
    L’importation de produits de mauvaise qualité fabriqués à l’étranger par une main d’oeuvre esclave doit être interdite ou très lourdement taxée.
    Les importateurs contrevenants doivent être punis : il ne faut pas hésiter à retablir la peine de mort pour la contrebande’ comme pour le trafic de drogue.
    Il faut abroger bien sûr la loi Le Chapelier de la révolution bourgeoise de 1790 qui interdit les corporations : son résultat est qu’ aujourd’hui encore, les syndicats sont trop divisés et non représentatifs. Le lieu le plus favorable à la démocratie locale est la corporation : lorsqu’ils parlent de leur métier, les gens savent de quoi ils parlent et ne se laissent pas influencer par les média ou par les coteries.

    A mon avis, il faut de plus ajouter plusieurs théoriciens à la liste que vous donnez des nationaux – libéraux :
    J B COLBERT : ce génial ministre a redressé l’économie française, permis le développement d’une marine moderne, fondé l’académie des sciences pour développer les techniques modernes. Les premières machines à vapeur n’ont pas été mises au point par des Godons, mais par Leibniz au sein de l’académie royale des sciences française. Colbert n’a pas hésité à mener aussi une politique protectionniste des industries nationales naissantes et il a fondé la sidérurgie avec l’usine de Dilling malheureusement aujourdhui en Allemagne ( encore la faute à Napoleon, l’usurpateur ). A Colbert, il faut associer aussi Riquet, le père du canal des deux mers, avec lequel Colbert a beaucoup correspondu.
    F LIST : son oeuvre ne peut se résumer en deux lignes, ce franco-allemand a contribué fortement à la puissance économique des États-Unis.
    M. ALLAIS : Le prix Nobel d’économie français n’a malheureusement pas eu la chance d’accéder directement aux manettes.

    Tous mes voeux et bon courage pour la campagne électorale.
    Vive la Nation et vive le Roy !

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