Qu’est-ce que la nation ?

Lettre du Carrefour de l’Horloge « Qu’est-ce que la nation ? » Capture d’écran 2015-11-07 à 20.11.25

L’examen des faits historiques conduit à chercher un compromis entre la définition « objective » de la nation défendue au siècle dernier par les auteurs allemands et la définition « subjective » qu’ont soutenue des auteurs français comme Renan. Si la nationalité est, en effet, un patrimoine spirituel, celui-ci ne peut se constituer et se maintenir qu’en présence de certaines conditions géographiques et culturelles.
L’identité nationale de la France est gravement compromise. Pour la défendre, nous ne pouvons plus nous contenter de formules creuses et d’approximations vagues. En analysant l’idée de nation, nous avons voulu procéder avec objectivité, quitte à bousculer les idées reçues. En politique, comme en religion, c’est la vérité qui sauve.

Capture d’écran 2015-11-07 à 20.11.25Sommaire

1 – L’expansion de l’idée nationale
2 – Deux expériences cruelles pour la France
3 – Le corps de la nation
4 – La nation et l’ethnie
5 – La nation et l’État
6 – La dimension éthique de l’idée de nation
7 – Les déviations de l’idée nationale

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 La nation est un idéal de formation récente. C’est en France qu’il a pris sa physionomie définitive, et c’est à partir de la France qu’il s’est diffusé en Europe, puis à travers le monde. Le XXe siècle est le siècle des nations : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, devenu la clé de voûte des relations internationales, leur donne vocation à se constituer en nation sur le modèle des nations européennes du XIXe siècle. Celles-ci étaient elles-mêmes la réplique de la nation française, qui mérite d’être appelée la « mère des nations ».Capture d’écran 2015-11-07 à 20.11.25

 I. L’expansion de l’idée nationale

L’idée nationale s’est répandue par vagues successives, qui se laissent présenter en quatre périodes.

1. Première période : 1789-1815

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 est l’acte de baptême de la nation française, qui était en gestation depuis des siècles, mais qui n’était pas pleinement constituée tant que l’on n’avait pas consacré son existence en reconnaissant sa souveraineté. L’acte n’était donc point sans portée. La Grande-Bretagne, qui pouvait trouver dans son histoire autant de raisons que la France de proclamer son unité nationale, n’a jamais accompli tout à fait sa mue. Un certain flou demeure dans ses limites géographiques et humaines, puisque l’Ecosse et le Pays de Galles se flattent toujours de former des nations à part et que la citoyenneté britannique (citizenship) a été largement accordée aux habitants du Commonwealth ; aujourd’hui encore, la loi distingue plusieurs niveaux de citoyenneté (1).
En France, la Déclaration du 26 août 1789 dit l’essentiel en peu de mots. C’est une déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle pose que les hommes ont, « par nature », le droit de se rassembler en nations, dont ils seront les citoyens ; l’emploi du mot « citoyen » signale l’assimilation de la nation moderne à la cité antique, et du national au citoyen. Le citoyen se distingue de l’étranger, qui ne doit pas faire la loi dans le pays : de là découle le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le citoyen n’est pas non plus un sujet : la Déclaration stipule que la nation est souveraine à la place du roi, l’ancien souverain. Le monarque constitutionnel ne tient pas ses pouvoirs directement de Dieu, il est un délégué de la nation. Pendant la Révolution, on a fait grief au roi et à la reine des liens de parenté qu’ils entretenaient avec les familles régnantes des autres pays d’Europe, et l’on a dit qu’ils étaient étrangers à la nation, comme jadis les rois étrusques l’étaient à Rome. Cette accusation injuste était habile, car elle exploitait la contradiction qui existait entre le vieux principe de l’hérédité dynastique et la nouvelle conception de la souveraineté : celle-ci exige que le chef de l’État soit un Français à part entière et que son autorité « émane expressément » de la nation, selon les termes de la Déclaration du 26 août 1789.

Evoquant « l’histoire du concept de souveraineté nationale », le Pr. Julien Freund remarque qu’à l’origine « elle était avant tout un moyen de combattre l’absolutisme royal au profit d’un régime plus ou moins démocratique, grâce au transfert de la souveraineté d’un être physique et individuel à une entité collective : la nation ». « Il était inévitable, ajoute-t-il, qu’elle devienne aussi un instrument de politique extérieure. C’est ce qui s’est passé avec les guerres de la Grande Révolution qui ont imprimé un style nouveau aux rapports entre les États, soit que la souveraineté devînt un principe hégémonique justifiant les conquêtes, soit un principe autarcique sous l’aspect de l’autodétermination. » (2)
S’inspirant de la philosophie du droit naturel, les rédacteurs de la Déclaration de 1789 ne paraisse pas avoir mesuré le dynamisme des réalités historiques. Les événements révolutionnaires vont vite prouver que la nation est une force et que son sort est lié à la guerre, pour le meilleur et pour le pire. Dès 1792, la France révolutionnaire se précipite sur ses voisins, emportée dans un tourbillon qui se terminera en catastrophe, vingt-trois ans plus tard. Pendant cette période, à travers la succession des régimes : Constituante, Législative, Convention montagnarde, Convention thermidorienne, Directoire, Consulat, Empire, la France aura définitivement forgé son identité nationale. Elle aura aussi essaimé l’idée nationale à travers l’Europe.
Les armées révolutionnaires sont en général bien accueillies. Influencées par la philosophie des « Lumières », les élites intellectuelles reçoivent les représentants jacobins comme des libérateurs, qui viennent abolir l’obscurantisme en rendant à la raison ses droits. Mais une erreur philosophique n’est jamais sans conséquence, quand elle devient un principe de gouvernement. Allemands, Italiens, Espagnols… ont tôt fait de s’apercevoir que, pour être des hommes comme les Français, ils ne sont pas absolument comme eux. Cette prise de conscience élémentaire va déchaîner au XIXe siècle la réaction romantique du principe des nationalités, qui affirme le droit de chaque ethnie à l’indépendance.

2. Deuxième période : 1815-1914

Ce fut ensuite le siècle d’or du capitalisme. L’Europe de la Sainte-Alliance réussit à organiser une paix durable, tandis que la tradition, à son tour, se faisait idéologie, grâce à Joseph de Maistre, Bonald, Donoso Cortés…
La Prusse et le Piémont, cependant, sauront canaliser les forces nouvelles. L’aventure de l’unité allemande, après celle de l’unité italienne, donnèrent naissance à des nations d’un type nouveau, qui voulaient se confondre avec une ethnie, ou, comme on disait alors, une nationalité.
La France, de son côté, s’efforçait d’estomper les particularités ethniques des régions éloignées de la capitale. La révolution avait supprimé les anciennes provinces et plaqué sur le paysage français des entités administratives sans histoire et sans âme, les départements. Le recul des parlers locaux allait de pair avec la centralisation que les rois avaient déjà poussée (3). Croyant servir un idéal universaliste, les jacobins mettaient en œuvre une politique de francisation qui traduisait la volonté de puissance d’une ethnie. Malgré un pathos qui ne ressemblait pas à celui des Allemands, les Français se rapprochaient, dans la pratique, de l’idée que ces derniers avaient de la nation, quand la question de l’Alsace-Lorraine est venue tout embrouiller. L’Alsace-Lorraine a orienté les auteurs français vers une théorie purement subjective de la nation, tandis que les Allemands, quant à eux, voulaient réduire la nation à son soubassement ethnique. Tout dialogue fut dès lors impossible. Nous en payons les conséquences aujourd’hui encore.

3. Troisième période : 1914-1939

Dans les traités de Versailles et de Sèvres, qui doivent beaucoup aux conceptions du président Wilson, on trouve un curieux mélange de réalisme ethnique et d’utopie mondialiste. L’empire austro-hongrois et l’empire ottoman furent démembrés, conformément au principe des nationalités, qui ne pouvait cependant pas s’appliquer de la même manière en Europe et en Asie. A côté de la Pologne, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Grèce, de l’Albanie, États nationaux à base ethnique, les Alliés constituaient des entités artificielles, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, tandis que l’Autriche, pourtant d’ethnie allemande, restait séparée, comme après Sadowa : cette politique incohérente ne pouvait que convaincre les Allemands qu’ils avaient été injustement traités ; elle devait les pousser dans les bras de Hitler, qui promettait de les venger du « diktat » de Versailles et qui devait réaliser l’Anschluss, avant de précipiter l’Europe une nouvelle fois dans la guerre.
Au Proche-Orient, on traça des frontières qui n’avaient guère de justification historique. Les pays arabes qui émergèrent de ce découpage ont toujours eu du mal à cerner leur identité « nationale ». Un Syrien, par exemple, s’il n’est pas chrétien, est tiraillé entre trois appartenances : syrien, d’abord, il est aussi arabe, enfin musulman. De là ce roman tragi-comique de l’unité arabe. La République arabe « unie » de 1958, formée entre la Syrie et l’Egypte, ne l’est restée que trois ans : dès 1961, la Syrie reprenait formellement son indépendance. De plus, les mouvements islamiques n’ont jamais reconnu la légitimité des États laïques comme la Syrie, l’Iraq, etc., dans lesquels ils voient, non sans raison, le démarcage de conceptions occidentales étrangères à leur culture.
Le cas de la Turquie est intéressant. Après la défaite de l’empire ottoman, l’Occident paraît à son apogée et les Jeunes Turcs jugent que l’islam est responsable de la déchéance de leur patrie. Le sultan ottoman se considérait comme le calife, successeur légitime de Mahomet après Abou Bakr, Omar, Othman, Ali, les dynasties omeyades et abbassides. Même si la capitale avait été établie à Constantinople, devenue Istanbul, au lieu de Bagdad, même si l’hégémonie des Arabes avait été supplantée par celle des Turcs, c’était en théorie le même empire musulman, à vocation universelle, qui représentait l’Oummah tout entière. Mustapha Kemal Atatürk voulut faire table rase de ce passé islamique et institua un État laïc sur le mode occidental. Il réussit à modifier l’apparence de la Turquie, en l’espace d’une génération. L’a-t-il transformée en profondeur ? On peut en douter. Lorsque le chah voulut suivre une voie similaire en réveillant le souvenir glorieux des Achéménides, on put croire qu’il parviendrait à faire de l’Iran un État occidental… La révolution des ayatollahs a dissipé ces illusions. Certes, le régime turc est mieux établi et peut s’appuyer sur l’armée. Mais on assiste de nos jours à un retour en force de l’islam en Turquie, qui menace de faire éclater le vernis d’occidentalisation. La révolution kémaliste n’a changé que les formes de la civilisation, elle ne pouvait enraciner dans l’âme d’un peuple une culture qui lui était étrangère.

Mustapha Kemal fut l’interprète d’une idéologie à la fois socialiste et nationaliste qui s’est répandue dans le monde entier, et dont Mussolini, en Italie, a donné la formulation classique (4). D’autres États modernes détachés de l’empire ottoman ont revêtu ou revêtent encore, pour un observateur impartial, les caractères du régime fasciste : Maurice Bardèche, qui est resté après la Seconde guerre mondiale un des rares défenseurs de l’idéal socialiste et national du fascisme, croyait le retrouver dans l’Egypte de Nasser (5). Ne pourrait-on pas en dire autant de ces deux États laïcs, dirigés par des fractions du parti Baas, que sont la Syrie de Hafez El-Assad ou l’Iraq de Saddam Hussein ?
Le fascisme, de par ses origines socialistes, a tendance à confondre l’État et la nation. Sous des formes plus ou moins diffuses, il a été le vecteur du nationalisme dans le monde, partout où l’idéal de la nation ne trouvait pas à s’alimenter dans les traditions d’un peuple, quand les élites locales voulaient emprunter aux Européens leur idéologie en même temps que leur technologie.

4. Quatrième période : depuis 1939

La défaite de l’Allemagne de Hitler et de l’Italie de Mussolini a été aussi celle de leur idéologie, qui, malgré des différences importantes, se rattachait dans l’un et l’autre cas à cette synthèse de socialisme et de nationalisme élaborée au début du siècle par des révolutionnaires qui voulaient sauver la révolution. L’idéal de la nation aurait pu sombrer dans l’aventure et il a beaucoup pâti en Europe de cet amalgame. En France, le gaullisme a préservé l’essentiel, cette conscience que les Français ont gardée d’être les héritiers d’un destin exceptionnel et d’avoir vocation à la grandeur. Et, dans les autres continents, les peuples se sont mis à invoquer l’idée nationale à leur tour, pour obtenir leur indépendance.
Beaucoup de ces États nouveaux, notamment ceux d’Afrique, ont des frontières artificielles qui ne correspondent ni à la géographie d’une ethnie ni à l’histoire d’un peuple. Ils ne réunissent pas les conditions culturelles et historiques nécessaires à l’existence d’une nation. Seule l’Afrique du sud, au temps de l’apartheid, a essayé une politique de partition fondée sur les faits ethniques avec ses « foyers nationaux » (homelands, curieusement appelés aussi : bantoustans (6)). Or, ces États n’ont pas été reconnus par la communauté internationale…
Après la Société des nations, l’Organisation des nations unies maintient la fiction d’une société internationale : le monde serait divisé en nations qui auraient toutes même consistance, indépendamment de leur dimension (Nauru est l’égale de la Chine à l’assemblée générale), et de leur épaisseur historique et culturelle. Ces pseudo-nations sont de différents types. A côté de constructions artificielles, tel le Congo ou Zaïre, ancienne colonie belge, certains peuples ont une longue histoire, et n’ont pas attendu l’arrivée des Européens pour avoir conscience de leur identité : ainsi, la Chine et le Japon. Il serait intéressant d’examiner si ces peuples sont des nations au sens précis du terme et si leur occidentalisation relative les a conduits à des conceptions voisines des nôtres en ce qui concerne l’histoire, la souveraineté et le citoyen. Après avoir évoqué la diffusion mondiale, au XIXe et au XXe siècles, de l’idéologie nationale, on peut s’interroger sur les déformations et les malentendus qu’elle a impliqués, et sur l’avenir de l’occidentalisation du sentiment d’appartenance que cette idéologie représente pour des peuples si différents du nôtre.

Que peut signifier l’idéal de la nation dans des pays exotiques ? La question est importante. Elle l’est moins cependant à nos yeux que celle qui se pose à la France, « mère des nations », à l’heure où son identité nationale est contestée. Nous n’avons pas seulement à défendre notre niveau de vie, nous devons aussi sauvegarder l’existence même de notre nation. C’est pourquoi nous avons besoin plus que jamais d’une réponse claire à la question : qu’est-ce que la nation ? Après la crise algérienne, les débats sur la « construction européenne », puis ceux sur l’immigration, ont fait apparaître à nouveau les insuffisances des définitions habituelles. Pour venir au jour, l’identité culturelle de l’Occident s’est investie aux temps modernes dans des nations particulières, qui sont autant d’expressions de son génie propre. La grande question posée par l’union de l’Europe est de savoir si celle-ci peut apporter à l’Europe un supplément d’âme sans s’appuyer sur la réalité nationale. Quant à l’immigration, il s’agit de savoir si l’installation sur notre sol de population venues du tiers monde, qui ne peuvent ni ne veulent assimiler notre culture, est compatible avec l’idée que nous nous faisons de la souveraineté et de l’identité nationales.
La nation est, pour ceux qui en font partie, un puissant idéal, qui les appelle à dépasser leurs intérêts individuels pour le bien de la communauté. Pour un observateur impartial, elle apparaît comme un facteur de mobilisation à nul autre pareil. Les socialistes se sont rendus compte, en 1914, que les appels à la solidarité internationaliste, suivant la fameuse déclaration de Marx et Engels (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » (7)) ne pouvaient tenir en échec les impératifs de l’union sacrée : l’idéal de la nation était plus fort que la conscience de classe.
La nation est une donnée de l’histoire, constituée par une longue série d’événements glorieux ou douloureux. En France, la formation de l’idée nationale s’est incarnée dans la succession des « quarante rois qui, en mille ans, ont fait la France », selon la formule de l’Action française. Ce rôle éminent d’une dynastie signifie-t-il que, dans le cas de notre pays tout au moins, l’identité nationale a été créée par des actes de volonté inconditionnés et n’impliquerait pas des circonstances bien définies ? C’est, bien souvent, vers cette conclusion discutable que trop d’auteurs français se sont orientés.

 

II. Deux expériences cruelles pour la France

Deux expériences cruelles ont mis à l’épreuve la théorie subjective de la nation qui sous-tendait la politique de la France : l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne après la guerre de 1870 ; et l’indépendance de l’Algérie, trois ans après les événements de mai 1958. Il serait imprudent de croire que nous en avons tiré les conséquences.

1. La perte de l’Alsace-Lorraine

Le 16 septembre 1870, Ernest Renan le reconnaissait encore dans sa lettre à David Strauss : « Dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité dynastique, il n’y a plus, pour donner une base aux délimitations territoriales des États, que le droit des nationalités et la volonté des populations. » (8) Cependant, il donnait déjà du patriotisme une définition bien intellectuelle : « Je me suis étudié toute ma vie à être bon patriote, ainsi qu’un honnête homme doit l’être, mais en même temps à me garder du patriotisme exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma philosophie, d’ailleurs, est l’idéalisme : où je vois le bien, le beau, le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des vrais intérêts éternels de l’idéal que je serais désolé que la France n’existât plus. » (9) L’idéalisme abstrait dont se réclamait Renan est la négation du patriotisme authentique. Si, fort heureusement, le patriote voit « le beau, le bien, le vrai » dans la patrie, c’est qu’il a hérité d’un sens des valeurs qui doit peu à des « principes éternels », et beaucoup à l’identité culturelle de la communauté nationale. Un bon patriote aime sa patrie comme une personne, avec ses qualités et ses défauts, et ne se sent pas le droit de l’abandonner pour une autre qui lui paraîtrait plus séduisante, pas plus qu’un honnête homme ne consentirait à quitter sa famille.
Après la perte de l’Alsace-Lorraine, Renan insistait davantage sur le « consentement actuel » des populations dans une nouvelle lettre à Strauss du 15 septembre 1871 : « L’individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas un canton de France ne voulait se séparer de la France ; cela suffisait pour qu’il y eût crime européen à démembrer la France, quoique la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties de la Belgique et de la Suisse, et, jusqu’à un certain point, les îles de la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à la France ; cela suffit pour qu’il fût criminel de chercher à les y annexer par la force. L’Alsace est allemande de langue et de race ; mais elle ne désire pas faire partie de l’État allemand ; cela tranche la question. » (10)
Il ajoutait : « Défiez-vous de l’ethnographie, ou plutôt ne l’appliquez pas trop à la politique. (…) Nation n’est pas synonyme de race – la petite Suisse, si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou quatre races, deux religions. Une nation est une grande association séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères formant noyau, et autour desquelles se groupent d’autres provinces liées les unes aux autres par des intérêts communs ou par d’anciens faits acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, qui est la plus parfaite des nations, est la plus mêlée au point de vue de l’ethnographie et de l’histoire. » (11)
Dans sa fameuse conférence du 11 mars 1882 à la Sorbonne, « Qu’est-ce qu’une Nation ? », Renan donnait une forme canonique à sa théorie, qui a reçu valeur de dogme. Il écartait tour à tour de l’idée de nation les éléments objectifs tels que la race (on dirait aujourd’hui l’ethnie), la langue, la religion, la communauté des intérêts, pour retenir une définition purement subjective : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. (…) Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. » (12)

L’Allemagne avait annexé l’Alsace et la Lorraine sans consulter les Alsaciens et les Lorrains, qui, dans leur majorité, entendaient rester français. Ernest Renan avait raison d’insister sur le « consentement actuel » des populations, car, si la nation est un idéal, elle repose sur le désir commun de vivre ensemble. Il n’oubliait pas non plus de souligner que la nation est un héritage légué par les ancêtres et qu’elle n’est rien sans la mémoire d’une histoire vécue en commun. Mais il a eu grand tort de ne pas analyser les conditions qui donnent au consentement actuel la durée nécessaire à une nation. Une nation n’est pas l’association momentanée de partenaires consentants, elle a la dimension historique d’une aventure vécue comme éternelle. Après avoir montré que les facteurs objectifs n’étaient pas des conditions suffisantes à la naissance d’une nation, Renan ne s’est pas donné la peine d’examiner si ce pouvaient être des conditions nécessaires. Aussi brillant soit-il, le discours de Renan sur la nation est donc incomplet et même superficiel. Pourtant, il aurait été longtemps malvenu, surtout pendant les années où se préparait la revanche, de mettre en doute une théorie si séduisante, fabriquée tout exprès, dans la chaleur de la polémique avec les auteurs allemands, pour défendre les droits de la France sur l’Alsace et la Lorraine. De plus, cette conception subjective convenait bien à l’esprit rationaliste des intellectuels français.

2. La guerre d’Algérie

Sans doute, en 1954, lorsque se déclencha la guerre d’Algérie, l’immense majorité des habitants de l’Algérie, musulmans, juifs ou chrétiens, ne contestaient pas que la France allât « de Dunkerque à Tamanrasset ». Le critère du « consentement actuel » était vérifié. Mais, dix ans plus tard, après une succession d’événements tragiques, les Algériens avaient découvert qu’ils n’étaient pas français. En France, de Gaulle l’avait compris parmi les premiers.
Rien ne le laissait présager. Dans ses Mémoires de guerre, lorsqu’il évoque « une certaine idée de la France », on pourrait croire qu’il s’en tient à une définition toute subjective de la nation, comme Renan : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang ; que seules de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même, que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. » (13)
La pensée du général de Gaulle était complexe et son idéal de la France ne faisait pas abstraction des réalités. Il avait été influencé par les critiques que Gustave Le Bon, à la fin du siècle dernier, avait faites à la colonisation, en dénonçant les illusions de l’assimilation. D’ailleurs, disait Le Bon, les habitants des colonies « rêvent d’être assimilés à la métropole pour les avantages du système et nullement pour les charges qui en résultent » (14).
La guerre d’Algérie a été une dure leçon pour la France et ce sont souvent ceux qui aimaient le plus leur pays qui ont le moins compris que l’Algérie n’en faisait pas partie. S’ils se sont trompés, c’était par générosité. On s’imaginait à l’époque que les musulmans d’Algérie étaient « assimilables », alors qu’on s’aperçoit aujourd’hui que les immigrés maghrébins ne le sont pas. Le cas des harkis est le plus douloureux, car ces hommes ont choisi la France et ont versé leur sang pour elle. Leurs enfants, cependant, « immigrés de la seconde génération », se sentent écartelés entre deux identités et s’adaptent mal à la nouvelle patrie de leurs parents.

Répétons-le : en 1954, les Algériens se croyaient français. Mais il manquait les conditions objectives pour que ce consentement fût durable : le territoire, la langue, la religion, la culture, et l’essentiel de leur histoire, tout les séparait des Français. L’idéalisme de Renan a abusé beaucoup de nos concitoyens et n’a pas fini d’embrouiller l’analyse du fait national. La nation, certes, est « une âme, un principe spirituel », et Renan était un théologien indépendant… Fallait-il pour autant qu’il versât dans l’hérésie dualiste des cathares et qu’il conçût l’âme comme un principe opposé au corps (15) ?… La nation n’est pas un idéal désincarné. Il était juste de condamner les thèses réductionnistes des auteurs allemands, qui ne voyaient dans la nation qu’un phénomène ethnographique et ignoraient la volonté des populations. Il était erroné de tomber dans un autre excès en méconnaissant les conditions objectives de l’existence d’une nation. Pas de corps sans âme, pouvions-nous dire aux Allemands, pourvu que nous ajoutassions aussitôt : pas d’âme sans corps.
L’Algérie était à la France. Elle n’était pas la France. L’oubli de cette modeste préposition, « à », nous a valu de graves dissensions, qu’une analyse vraiment scientifique aurait dû nous épargner.

 

III. Le corps de la nation

Une théorie de la nation doit préciser les éléments qui la constituent, le socle matériel sur lequel s’élève ce principe spirituel. Toute nation repose sur trois piliers : un territoire continu, la possession d’une langue, une symbolique à partager. Après en avoir examiné le rôle, on peut éclairer les rapports de la nation d’une part avec l’ethnie, d’autre part avec l’État.

1. La continuité du territoire

Une nation s’établit sur un sol qu’elle considère comme le sien et qu’elle n’entend pas partager. La revendication territoriale est le premier signe de la volonté nationale et l’on ne peut concevoir une nation qui ne se voudrait pas propriétaire d’une portion de la surface du globe. Israël en fournit un exemple éclatant. Si les juifs ont de tout temps regardé vers Jérusalem, cet attachement passionné à la terre qui fut promise à leurs ancêtres participait d’une vision religieuse, il n’était pas un sentiment national. Lorsque les juifs d’Europe furent gagnés par l’idée de nation, à la suite de l’émancipation, certains formèrent le projet de fonder un Etat particulier qui exercerait la souveraineté sur la Palestine. Le territoire de la nation n’est pas seulement un lieu saint, symbole d’une foi religieuse : il constitue un foyer national. De même que la famille a besoin d’un domicile, la nation demande un territoire : seulement, la nation, à la différence de la famille, ne peut s’établir dans un autre lieu que celui où ses ancêtres voyaient leur patrie. C’est pourquoi les projets d’installation du foyer national juif ailleurs qu’en Palestine étaient chimériques.

Une nation peut avoir des possessions éloignées, son territoire propre est nécessairement continu. Le principe de continuité territoriale est d’une extrême importance et sa valeur est confirmée par de nombreux exemples. Il est non seulement un facteur de cohésion stratégique, mais aussi un critère de légitimité, dont l’influence morale se fait aussi sentir à l’intérieur d’États non nationaux, quoique moins nettement ; c’est ainsi que les empires coloniaux de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne et du Portugal se sont disloqués bien avant celui de la Russie, qui était tout aussi colonial, et qui a gardé de beaux restes…
Pour réclamer leur indépendance, les treize États d’Amérique du nord coalisés contre l’Angleterre pouvaient invoquer leur particularisme religieux : puritains contre anglicans. Mais pourquoi le Canada, où les francophones étaient minoritaires, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont-ils pris le large à leur tour ? Pour ce qui est de la population (malgré une minorité de Maoris), du climat, des dimensions, tout rapproche la Nouvelle-Zélande de l’Angleterre. Cependant, comme elles sont géographiquement aux antipodes l’une de l’autre, elles ne peuvent pas se considérer comme une seule nation. En revanche, le Pays de Galles et l’Ecosse se sont laissés absorber dans le Royaume-Uni, et, s’il est question d’une nouvelle séparation, elle demeure très hypothétique. Derechef, le cas de l’Irlande fournit épreuve et contre-épreuve, selon que l’on regarde l’Irlande par rapport à la Grande-Bretagne, ou l’Irlande du nord par rapport à l’Irlande du sud. Le facteur religieux interfère en l’espèce avec la géographie, il est vrai. C’est pourquoi la Nouvelle-Zélande est un exemple plus topique.
D’une façon générale, les États fragmentés ont tendance à éclater, tandis que les États d’un seul tenant affrontent mieux les vicissitudes de l’histoire ; de plus, un territoire doit être continu pour être le creuset d’une nation.
Prenons le cas du Pakistan. Après l’indépendance de l’Inde en 1947, on n’a pas évité que les musulmans créassent un État distinct de celui des hindous. Ce dernier est un empire, plutôt qu’une nation, car il englobe une extraordinaire variété de races, de langues et de religions. Le Pakistan, quant à lui, confirme la loi de continuité territoriale ; il n’a pas pu empêcher l’indépendance du Bengale (Bengladesh), situé à des milliers de kilomètres du Pendjab. En contrepartie, il a gardé dans sa nouvelle configuration, qui est d’un seul tenant, des populations batailleuses : les Baloutches et les Pathans. Etat théocratique hétérogène, le Pakistan a peut-être établi les bases d’une nation nouvelle, qui serait susceptible de se former autour du noyau pendjabi, s’il arrivait un jour que celui-ci imposât sa langue propre, en lieu et place de l’ourdou..
L’Organisation de l’unité africaine (O.U.A.) a sacralisé les frontières issues de la colonisation. Malgré sa détermination et des appuis extérieurs, le Biafra n’a pu gagner la guerre d’indépendance, et l’Erythrée a eu le plus grand mal à y parvenir, tant il est vrai que les États, aujourd’hui, s’opposent de toutes leurs forces à la séparation d’une région contiguë. Il n’y a pas de vraie nation en Afrique noire, parmi les pays artificiels nés de la décolonisation, si ce n’est à l’état embryonnaire. Mais ces nations imaginaires ont adopté d’emblée l’idéologie nationaliste avec le principe des nationalités, qui apparaît comme la clé de voûte des relations entre les États, qualifiées justement d’internationales. Et, du même coup, elle ont accepté le principe de continuité territoriale qui lui est sous-jacent, sous ses deux aspects complémentaires, l’un négatif, l’autre positif : « Je ne revendique pas de terre qui ne soit le prolongement de celles qui m’appartiennent déjà. » – « Je n’abandonnerai jamais de territoire dont aucun obstacle physique ne me sépare. »

Cette notion de continuité, qui est essentiellement intellectuelle et témoigne d’une représentation cartographique de l’espace, peut s’étendre à des îles voisines, surtout si elles ne sont pas grandes ; mais l’insularité marque la psychologie des habitants. Que dire alors de la Corse ? Tout en étant européenne, et assez proche du continent, elle appartient plutôt à l’ensemble italien géographiquement, comme la Sardaigne voisine. Ce n’est donc pas seulement son originalité ethnique au sein de la population française qui explique la force du sentiment particulariste parmi les Corses et la persistance d’un courant séparatiste. Un détail du vocabulaire en témoigne : lorsqu’un « continental » parle de ses compatriotes, il pense en général à tous les Français, alors que, s’il est corse, il n’entend par là que les autres Corses… En octobre 1988, l’assemblée régionale n’a pas craint d’affirmer l’existence d’un peuple corse, comme si les Corses ne faisaient pas partie du peuple français. On peut donc penser que l’appartenance de la Corse à la France, au demeurant incontestable, est plus fragile que celle, disons, de la Bretagne. C’est pourquoi l’Etat a donné au principe de continuité territoriale une valeur administrative quand il s’agit de la Corse, en assurant des tarifs réduits et des communications commodes entre l’île et le continent (16).
Les possessions françaises d’outre-mer situées hors d’Europe sont si lointaines qu’on ne peut pas les regarder avec réalisme comme des parties du territoire national. Bien sûr, la Terre Adélie est à la France ; elle n’est pas la France. Cela n’implique pas qu’il ne faille pas défendre la souveraineté française sur ce territoire. Les Anglais ont livré bataille à l’Argentine pour défendre les Falklands (ou Malouines), bien que cet archipel ne fût qu’une colonie du Royaume-Uni. Ses habitants, descendants d’immigrants britanniques, ont une citoyenneté distincte de celle des Britanniques de la Métropole. Pour ce qui nous concerne, nous savons que la Nouvelle-Calédonie doit continuer d’appartenir à la France aussi longtemps que la majorité des habitants de l’île le voudra. Sa situation géopolitique n’est pas du tout semblable à celle de l’Algérie. Elle est bien plus facile à défendre, étant donné son isolement, ses dimensions et sa population. La France peut conserver un territoire qui présente pour elle un intérêt certain, sans encourir un coût prohibitif. La métropole ne risque pas non plus d’être submergée par des immigrants venus de Nouvelle-Calédonie. Alors que, si elle avait gardé les départements algériens, la France aurait été amenée à accorder aux Algériens la libre entrée en métropole, comme à des citoyens français. (Il est vrai que le gouvernement français a maintenu à peu près les mêmes facilités aux ressortissants algériens après l’indépendance. Cette mauvaise politique était une séquelle de l’utopie assimilationniste qui n’a pas cessé de miner notre identité nationale.)

La continuité du territoire présente des avantages d’ordre géométrique : elle facilite les communications entre les parties du pays ; de plus, comme les frontières sont relativement moins longues pour un État d’un seul tenant, les échanges, les contacts et donc les menaces sont réduits. Ce sont des considérations de poids au point de vue militaire ; il est difficile de tenir ensemble des forces dispersées. Jadis, en Europe, quand le pouvoir était aux mains de princes de droit divin, les facteurs stratégiques jouaient peut-être autant qu’aujourd’hui en faveur de la continuité du sol, alors que celle-ci ne donnait aucune légitimité particulière. Or, les États étaient morcelés. Sans doute le peuple éprouvait-il de l’attachement pour le sol de la patrie. Mais celle-ci n’avait pas de frontières bien définies et pouvait se rétrécir aux bornes du village. Le sens du territoire se manifestait à plusieurs niveaux, notamment dans la division des terres agricoles, sans donner encore lieu à un idéal politique. Bien que la continuité territoriale ait toujours été un atout pour les États, c’est l’idée nationale qui en a fait un critère de légitimité, en tirant parti d’une tendance inscrite dans la nature humaine. Une nation veut un territoire pour se regrouper, assurer son homogénéité et asseoir sa souveraineté. Lorsque la nation est achevée, les citoyens ne peuvent concevoir qu’on la partage à l’occasion d’une succession, comme l’empire de Charlemagne au traité de Verdun. Le territoire de la République est inaliénable. L’Alsace a été française avant la Lorraine sans que personne ne s’en offusquât. C’est que notre nation n’était point encore parfaite avant que sa souveraineté n’eût été solennellement proclamée et que la monarchie de droit divin n’eût été en conséquence abolie.
Les Capétiens ont poursuivi une politique d’extension du pré carré qui donnait peu à peu à la nation la forme de l’Hexagone, au fur et à mesure de son développement, et donnait corps à son unité en rapiéçant son étendue. L’idée des frontières naturelles, attribuée à Richelieu, est devenue une mystique. Il ne suffit pas que la nation soit d’un seul tenant. Elle veut trouver dans l’espace des repères visibles où elle puisse arrêter sa vue, en même temps que ses ambitions. L’Océan, la mer, les Pyrénées, les Alpes remplissent assez bien cet office. Au nord-est, on ne trouve guère entre nous et les peuples germaniques de frontières incontestables, sinon celles que l’histoire a tracées (17). Aussi naturelles soient-elles, les frontières sont toujours une convention, et tirent leur existence de la volonté que nous avons de les maintenir. La frontière, barrière imaginaire, est la limite idéale de notre identité. Quelle que soit la valeur de la théorie du « sanctuaire » – qui fait trop bon marché de la « bataille de l’avant » -, il est clair que la dissuasion vaut surtout pour le sol de la nation et qu’elle peut difficilement jouer pour les territoires d’outre-mer. Dans l’hypothèse d’une agression contre l’un d’entre eux, le gouvernement français aurait le devoir de riposter avec énergie par tous les moyens classiques et serait probablement mal avisé d’élever le conflit au niveau nucléaire. La Grande-Bretagne ne l’a pas envisagé pendant la guerre des Malouines.
On s’imagine souvent, lorsque naît une nouvelle formation culturelle, qu’elle est indépendante de la nature humaine, puisqu’elle n’a pas toujours existé. C’est une profonde erreur, qui relève de la « pensée dichotomique »stigmatisée par Konrad Lorenz (18). « Culture » et « nature » sont indissociables et toute communauté forme un système bioculturel dont les éléments interagissent en permanence, de génération en génération. D’ailleurs, l’idéal de la nation n’était pas entièrement nouveau, puisqu’il est la réplique moderne de la cité antique. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un phénomène idéologique, qui dresse dans l’ordre politique une nouvelle vision des rapports sociaux, en s’appuyant sur une tendance enracinée dans la nature humaine : l’instinct du territoire.
L’homme, en effet, est un animal territorial. Les travaux des éthologues comme Konrad Lorenz, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, V. C. Wynne-Edwards, ont montré la force de l’instinct territorial chez de nombreuses espèces, y compris l’homme. Ces animaux, comme l’homme, s’attribuent un territoire qu’ils défendent avec ardeur contre leurs congénères. C’est la division du sol qui établit des relations pacifiques à l’intérieur d’une espèce : les conflits de frontières sont rares (19).

La sélection naturelle a inscrit l’instinct de territoire dans notre héritage phylogénétique. C’est lui qui donne à la nation cette énergie vitale si caractéristique. C’est pourquoi le territoire est la condition prioritaire de la formation du sentiment national. Cependant, le programme génétique de l’homme est ouvert. C’est en ce sens, que, selon Arnold Gehlen, « l’homme est par nature un être de culture ». L’idéal de la nation n’est pas la seule expression de cet instinct, sans quoi, en effet, on ne comprendrait pas qu’il n’ait pas toujours existé. On peut faire un parallèle entre famille et nation, propriété et souveraineté, domicile et territoire, et regarder la nation comme une famille étendue, si l’on ne recherche pas dans la métaphore une précision qui ne peut s’y trouver. La famille, comme la nation, s’approprient l’espace à leur échelle, et s’attachent à des territoires.

2. La possession d’une langue

Après le territoire, la langue est le deuxième signe de l’identité nationale. Toute nation possède une langue, qu’elle regarde comme la sienne, qu’elle cultive avec amour et qu’elle défend contre les intrusions étrangères, tout en cherchant éventuellement à en répandre l’usage hors de ses frontières. Il peut se faire que cette langue ne lui soit pas propre, et il arrive aussi que tous les nationaux ne la parlent pas, elle reste nonobstant un élément constitutif de l’identité nationale.
On cite souvent la Suisse pour alléguer qu’une nation peut exister sans langue nationale. Ainsi, Renan : « La Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ces idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude de langage, souvent obtenue par des vexations. » (20) Il est aisé de voir que le prétendu contre-exemple suisse ne vaut rien : historiquement et géographiquement, la Suisse est une nation de langue allemande, qui englobe des minorités linguistiques. Morceau détaché du Saint-Empire, dont elle faisait officiellement partie jusqu’aux traités de Westphalie (1648), la Confédération helvétique fut formée à l’origine par des cantons purement germaniques, dont celui qui a donné son nom à l’ensemble (Schwyz). Longtemps, elle est restée presque exclusivement allemande. Si l’on dit que Rousseau, citoyen de Genève, était suisse, c’est un anachronisme : sa ville n’est entrée dans la confédération qu’en 1822.
Aujourd’hui encore, plus des deux tiers des Suisses ont l’allemand comme langue maternelle. La capitale, Berne, et la ville principale, Zurich, parlent allemand. La minorité de langue italienne est marginale (à condition de ne compter que les nationaux) et la minorité romanche, d’ailleurs très germanisée, est négligeable. Seule la minorité romande, d’expression française, a quelque importance. Mais Genève, malgré son prestige, est excentrée et ne représente pas la Suisse. Les Romands, sans doute, ne reconnaissent pas la langue de Berne et de Zurich comme leur langue nationale. Se sentent-ils suisses, ou bien genevois, vaudois, jurassiens ? A Genève, pour parler des Alémaniques, on dit : les Confédérés…

Il s’en faut donc de beaucoup que les quatre langues de la Suisse soient sur le même plan. Il est vrai que sa langue nationale, l’allemand, ne lui appartient pas en propre, pas plus que l’espagnol à l’Argentine ou l’anglais aux États-Unis. Le fait est incontestable : la communauté de langue ne suffit pas pour faire une seule nation. Cependant, si des nations distinctes peuvent parler la même langue, il est intéressant de relever qu’il s’établit dans l’usage qu’elles en font certaines différences, et que celles-ci ont tendance à s’accentuer avec le temps, non seulement à cause d’une dérive spontanée, mais parce que chaque nation cherche à affirmer son identité en cultivant sa différence. Les Suisses parlent des dialectes allemands assez particuliers et l’on observe à l’heure actuelle que le Schwytzerdütsch est de plus en plus utilisé à la place de l’allemand officiel. Malgré l’étroite connexion que les media tissent entre les deux rives de l’Atlantique, l’anglais des Etats-Unis se détache peu à peu de celui de la Grande-Bretagne. On voit déjà des livres « traduits de l’américain » ; la formule, pour être abusive, n’en dénote pas moins une tendance. Il s’est produit un phénomène assez comparable quand les Norvégiens se sont rendus indépendants des Danois et qu’ils se sont efforcés de retrouver dans l’idiome des paysans ce qui pouvait constituer une langue norvégienne à part entière. De même, quand les Boers ont intronisé leur dialecte afrikaner à la place du néerlandais comme langue officielle de l’Afrique du sud.
Sans contester le rôle de la volonté dans la vie d’une nation, nous entendons montrer que, pour durer, celle-ci doit s’appuyer sur des facteurs objectifs, notamment sur une langue nationale. Une nation veut une langue nationale, et quand elle doit la partager, elle la transforme pour se l’approprier. Il n’est pas nécessaire que tous les nationaux la parlent. L’Irlande en fournit une preuve extrême, puisque le gaélique n’y est plus guère qu’un symbole et ne peut faire concurrence à l’anglais. En France, les jacobins de toutes les époques se sont efforcés de faire disparaître les langues régionales et y sont presque parvenus. Cet excès de zèle unificateur n’a fait qu’appauvrir la France en l’uniformisant. La France était assez forte pour tirer parti de traditions culturelles enracinées dans nos terroirs, que des siècles de vie commune avaient harmonisées sans les confondre. Il n’est pas indifférent, du reste, que ces langues soient toutes des membres de la grande famille indo-européenne, à la seule exception du basque, d’ailleurs très peu parlé dans notre pays. Dans l’Espagne voisine, l’autonomie de la Catalogne, dont la langue est proche du castillan, n’a pas soulevé les mêmes difficultés que celle du Pays Basque, qui semble habité par la volonté farouche de rompre avec l’Espagne.

3. Des symboles à partager

Avec le territoire et la langue, une nation en formation doit se doter d’une symbolique ; d’abord un nom : la France, l’Allemagne, l’Italie ; puis une devise, un hymne, un petit nombre d’emblèmes chargés d’une intense affectivité. Toute véritable communauté a besoin de ces symboles qui manifestent son identité, la permanence de ses traditions, qu’il s’agisse d’un ordre, d’une école, d’une corporation, d’une entreprise – ou de la nation (21). Il n’est pas d’idéal désincarné qui soit authentique, et l’idéal de la nation, si dynamique, s’exprime dans ces rites parareligieux où les citoyens réaffirment leur volonté de vivre ensemble, de poursuivre à travers leur descendance l’aventure commencée par les générations précédentes, réunis dans ces « lieux de mémoire » qui parsèment le sol où ont vécu leurs ancêtres (22). La guerre elle-même prend un tour cérémoniel et l’on meurt pour son drapeau par amour de son pays.
Ici, nous sommes en présence d’objets qui n’ont de valeur que par ce qu’ils signifient, de formes pures que le mythe emprunte pour se révéler à nous comme, par le son, la présence de l’esprit.

 

IV. La nation et l’ethnie

On peut maintenant aborder le problème le plus difficile, celui du rapport de la nation à l’ethnie. Ethnie est un mot nouveau ; ce n’est pas un hasard s’il est apparu en France (23). L’Allemagne, comme les autres peuples qui se sont réclamés au XIXe siècle du « principe des nationalités », a tendance à confondre ethnie et nation, car un peuple qui voulait se constituer d’un seul coup en nation ne pouvait le faire qu’en s’appuyant presque exclusivement sur le critère ethnique. En France, nation forgée par une longue histoire, la situation est plus complexe. Si la nation française pouvait être identifiée à l’ethnie française, il faudrait que nous revendiquions la Suisse romande, la Wallonie, les îles anglo-normandes et le Val d’Aoste, et nous devrions restituer l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, la Corse à l’Italie, donner l’indépendance à la Bretagne, au Languedoc, à la Provence ! Cette chirurgie ethnique a été appliquée à l’empire austro-hongrois après la guerre de 1914-1918. Mais, justement, la France n’est pas un empire, elle est une nation.

Les deux concepts de nation et d’ethnie se distinguent dans la mesure où le premier est d’ordre politique et le second d’ordre scientifique. Il peut se faire qu’une ethnie ait si peu conscience d’elle-même qu’elle n’ait pas de nom propre en dehors de celui qu’il aura plu aux savants de lui donner. Tandis qu’une nation est, par définition, un mythe mobilisateur et ne peut exister en dehors de la conscience du peuple. Lorsque l’idéal de la nation s’empare d’une ethnie, c’est un phénomène politique qui, d’une masse inerte, fait un agent de l’histoire. L’ethnie ne disparaît pas, elle reste sous-jacente à la nation, et celle-ci réagit sur elle pour en modifier les traits culturels, comme la langue ou la religion… On pourrait ici reprendre la distinction marxiste de l’infrastructure et de la superstructure, à condition de ne pas oublier que les influences sont réciproques.

Par conséquent, même lorsqu’une nation est monoethnique, c’est-à-dire homogène, elle ne se réduit pas au fait ethnique. La nation est un être, alors que l’ethnie est une chose. Il ne s’ensuit pas qu’il y ait, à côté de « nations ethniques », comme l’Allemagne, une classe de « nations non ethniques », où figurerait la France. Qu’il s’agisse de la France, ou de l’Angleterre (Grande-Bretagne), de la Hollande (Pays-Bas), de l’Espagne (dont la langue est le castillan), sans oublier la Suisse, les nations les plus anciennes se sont constituées autour d’une ethnie prépondérante. L’ethnie française, qui ne se confond pas avec la nation française, est prépondérante en son sein, dans les deux sens du terme : d’une part, elle est majoritaire, d’autre part, elle est hégémonique. Comme les citoyens d’une nation doivent être égaux, l’hégémonie culturelle et politique d’une ethnie implique qu’elle soit numériquement prépondérante, puisque, si l’hégémonie fut d’abord imposée par les armes, elle est ensuite librement consentie, en vertu du poids du nombre et du prestige des élites. Paris est au centre des pays de langue d’oïl, où s’est formée l’ethnie française, et non au centre de la France. Le langage traduit la prépondérance d’une ethnie dans la nation par cette figure du discours qu’on appelle la synecdoque, qui consiste à désigner le tout et la partie par un même vocable. C’est ainsi que la France n’était tout d’abord que l’Ile-de-France et que l’on parle de l’Angleterre pour désigner la Grande-Bretagne ou de la Hollande pour les Pays-Bas (24).

Au demeurant, les ethnies sont des ensembles flous, qui n’ont d’existence ni légale ni politique. Entre les membres les plus caractérisés des diverses ethnies qui composent une nation polyethnique, on trouve toute une gamme de cas intermédiaires, qui rattachent au cœur de la nation ses parties les plus atypiques. Mais les liens tissés par l’idéal de la nation entre des groupes ethniques diversifiés ne sont solides que si la distance culturelle n’est pas trop grande entre ces groupes. L’assimilation des Italiens hier, ou celle des Portugais aujourd’hui, se sont faites assez bien, quoiqu’elles aient pris du temps, alors que celle des populations immigrées du tiers monde est irréalisable. Si on ignore les rapports de la nation avec une ethnie, on méconnaît son identité réelle, au risque d’accepter des politiques qui en sapent les fondements.

 

V. La nation et l’État

Nous avons cherché à dégager les conditions nécessaires à l’existence d’une nation. Il n’est pas évident qu’elles soient suffisantes. Ainsi que le souligne le Pr. Raoul Girardet, « l’histoire de la formation des nations est pleine de virtualités non réalisées, tributaire des accidents de la politique, étroitement dépendante de l’événement » (25). Ne sous-estimons pas la part du hasard en histoire. La nation française n’était pas préformée dans l’Hexagone. Il nous semble seulement qu’elle devait apparaître, dès lors que l’ethnie française était constituée, vers le milieu du moyen âge, et quoique les frontières de la France aient encore dépendu de bien des contingences historiques.

La nation n’a pas été construite artificiellement par une dynastie et un Etat. Les rois, qui ont eu un rôle éminent dans la genèse de la France, ont incarné la volonté de puissance de l’ethnie française de langue d’oïl. C’est parce qu’ils étaient plus « français » et moins « francs », donc moins germaniques, que les Robertiens-Capétiens ont pu évincer la dynastie carolingienne. La forte centralisation que l’on reproche à la France n’est qu’un effet pervers de cette pulsion d’unité qui a fait entrer des populations assez différentes dans l’orbite de l’hégémonie française, au sens ethnique du terme.

Il n’est pas faux de dire que c’est l’État qui, en France, a fait la nation, à condition de préciser que cet État était l’agent des aspirations d’une ethnie et concrétisait un début de conscience nationale. L’État est indispensable à la nation, puisque c’est à travers lui qu’elle devient souveraine. Mais il faut bien les distinguer. L’idéologie qui confond l’État et la société est d’essence totalitaire. C’est le socialisme qui nous fait dire « nationaliser » pour étatiser – comme si une entreprise était moins nationale quand elle appartient aux citoyens. Dans une variante nationaliste, le socialisme a donné naissance au fascisme. En France, le néosocialiste Marcel Déat, proche du mouvement planiste, devait fonder un parti fasciste concurrent de celui de Doriot (26).

On peut voir maintenant comment tous ces éléments objectifs dont nous avons parlé se combinent pour donner corps à la nation, lorsque cet idéal politique particulier qui la définit lui a donné son âme en saisissant un peuple, groupé autour d’une ethnie prépondérante, de la volonté de s’unir. L’État, son bras séculier, est chargé de la défense ou de l’attaque, de conserver ou de conquérir le territoire où doit s’exercer la souveraineté nationale, puis de maintenir dans ce cadre l’ordre social qui reflète sa manière d’être. Mission éminente de l’État, justifiée par sa fin, qui est l’épanouissement d’une civilisation.

 

VI. La dimension éthique de l’idée de nation

La nation est constituée des morts, des vivants et de ceux qui vont naître au sein de la communauté. Elle ne se réduit pas à une agglomération d’individus, comme le voudrait la théorie du contrat social, parce que les hommes ne viennent pas au monde avant la société. Elle n’est pas non plus un simple vocable appliqué à des réalités hétérogènes. La nation est faite de chair et d’esprit, elle est un être bioculturel qui demeure identique à lui-même, tant qu’il garde la vie.

Les nations n’ont pas toujours existé. Elles ne naissent que sous certaines conditions, qui n’ont été vérifiées qu’assez tardivement. Il n’y a pas de nation sans la conception du devenir historique, qui est apparu dans l’antiquité seulement chez certains peuples ; les Romains, les Grecs, les Juifs. Encore la cité antique n’est-elle qu’un embryon de la nation moderne, puisqu’elle réunit en principe des gens qui se connaissent et qu’on peut rassembler tous en même temps sur le forum. L’idéal de la nation, quant à lui, convient à des sociétés étendues. En gestation pendant le moyen âge, il achève de se former dans la France du XVIIIe siècle après que s’est constitué une nouvelle unité politique, l’État moderne, susceptible d’embrasser des provinces nombreuses et variées.

La nation est le rêve d’un peuple. Elle est un mythe réalisé dans l’histoire. Sa fonction principale est de faire entrer des centaines de milliers ou des millions d’individus dans une même communauté de destin, en dépit des intérêts et des opinions qui les séparent a priori, pour en faire des citoyens obéissant aux mêmes lois et respectueux des mêmes traditions. On ne crée pas une nation par décret. Il faut que, peu à peu, les générations qui se succèdent finissent par former l’envie de vivre ensemble, sous la même autorité politique, pour agir dans l’histoire et développer une culture commune. On sait par expérience que cela ne se produit pas sans d’âpres luttes.

On peut résumer tout ce qui précède en une phrase : « Une nation est une communauté de destin historique constituée autour d’une ethnie prépondérante sur un territoire continu. » Notez que nous ne sommes pas parvenus à cette définition de la nation par un raisonnement déductif, en partant d’a priori, mais par une analyse inductive du fait national, sans faire intervenir aucun jugement de valeur. Dans ce qui suit, en revanche, nous allons maintenant nous engager.

Pour juger l’idéal de la nation à sa juste valeur, on doit se défaire de l’opinion venue du rationalisme des Lumières que les mythes sont de simples mensonges et qu’ils ne seraient bons, dans le meilleur des cas, que pour la masse des gens vulgaires. Un mythe est chargé d’affectivité. Il naît en un lieu où la frontière entre jugements de valeur et jugements de connaissance, si nette dans les disciplines scientifiques (où elle résulte du « postulat d’objectivité de la nature » dont parle Jacques Monod (27), a tendance à s’estomper, parce que les jugements de valeur sont, au fond, des jugements de connaissance sur nous-mêmes ou, tout au moins, sur un certain « nous » indéterminé qui désigne un membre quelconque de la communauté. Deux hommes appartiennent à une même communauté quand ils sont disposés à partager les mêmes mythes.

Les mythes récapitulent une connaissance diffuse, que personne n’est en mesure de se donner par lui-même, sur les règles qui assurent la stabilité de l’ordre social. Les règles ne sont pas énoncées comme telles, le plus souvent. En proposant des modèles, les mythes établissent une hiérarchie des valeurs. Ils répondent à ce besoin d’identité que les hommes ressentent douloureusement, surtout dans leur jeunesse. L’accroissement des connaissances objectives ne réduit pas le rôle des mythes, toujours omniprésents dans une société, tout au plus en modifie-t-il la forme ; et il fournit à l’univers mythique de nouveaux aliments. La science elle-même est devenue ironiquement un nouveau mythe. Les mythes, donc, se renouvellent et, à une époque donnée, on rencontre bien des mythes contradictoires, qui tirent la société dans des directions différentes. Aujourd’hui, la nation est un de ceux-là et domine la hiérarchie des idées politiques. Le socialisme, le « néosocialisme » actuel et le cosmopolitisme qui s’y rattache s’appuient sur une interprétation faussée des droits de l’homme, artificiellement opposés aux droits du citoyen, pour lui prendre cette position (28). Toute guerre idéologique est aussi une guerre mythologique.

 

VII. Les déviations de l’idée nationale

La nation est un tout organique. En isolant l’un des trois éléments constitutifs du « corps » de la nation – le territoire, la langue, la symbolique -, on a donné lieu à une déviation de l’idée nationale.
Si, en effet, l’on ne retient de la nation que son territoire, on en conclura que tout résident a vocation à devenir citoyen. C’est ainsi que le parti socialiste et le président Mitterrand ont milité pour que le droit de vote soit accordé aux immigrés, souhaitant, il est vrai, qu’ils ne puissent en user que dans les élections locales. Le droit de la nationalité aboutit au même résultat quand il admet le jus soli à côté du jus sanguinis (29).

Si l’on ne retient de la nation que la langue, on va noyer la France dans la francophonie, ersatz d’un empire défunt où l’on incorpore pêle-mêle le Tutsi du Burundi, le Wolof du Sénégal, le « Cajun » de Louisiane et le Français de France, sans compter les Québécois, les Wallons, les Genevois… Rien n’est plus absurde que cette assimilation forcée. Le phénomène créole nous met en garde contre cette myopie qui ne voit pas qu’une langue peut être un vêtement d’emprunt, qui n’a guère d’influence en lui-même sur le caractère des peuples (30).

Quant à la symbolique du nom et du drapeau, c’est elle qui a pu nous faire penser que l’Algérie était la France, et qui nous fait croire encore que la Nouvelle-Calédonie, la Martinique… ou la Terre Adélie sont la France, alors qu’elles sont à la France et que, si nous sommes prêts à combattre pour les défendre, nous devons aussi considérer qu’en la matière c’est l’intérêt national qui nous guide.

C’est une autre erreur de confondre la nation avec l’ethnie sous-jacente. La nationalité ne relève pas de l’ethnologie, puisqu’elle est un produit de la politique et de l’histoire et que les limites des ethnies ne coïncident pas nécessairement avec celles de la nation. Tout en corrigeant Renan pour son approche trop subjective, nous ne devons pas adopter la théorie des Allemands de l’époque, selon laquelle l’Alsace appartenait à l’Allemagne quelle que fût la volonté de ses habitants. Nous devons réaliser une synthèse théorique « franco-allemande ». C’est le seul moyen de rendre compte des faits avec impartialité.

Au demeurant, quelles que soient les faiblesses de la définition de Renan, on ne saurait lui imputer les interprétations réductrices qui ont cours présentement. Pour Renan, dans sa définition célèbre, deux choses constituent la nation : l’héritage qui nous vient des ancêtres, d’une part, et la volonté actuelle de continuer la vie en commun pour léguer aux générations futures « l’héritage que nous avons reçu indivis », d’autre part. M. Alain Finkielkraut, quant à lui, réduit la nationalité à l’opinion ; pour être français, nous dit-il, il serait nécessaire et suffisant d’adhérer à des valeurs universelles, comme les droits de l’homme (31) ; c’est au fond l’équivalent de ce « patriotisme constitutionnel » que le Pr. Jürgen Habermas considère comme le seul possible pour l’Allemagne (32). A ce compte, Louis XIV ou Charles Maurras, entre autres, n’étaient pas vraiment français, tandis que tout étranger pourrait l’être sans connaître et sans aimer la France… Certes, les droits de l’homme font partie de notre histoire. C’est même en les considérant comme des traditions propres à l’Occident qu’on peut en découvrir la véritable portée. Mais la nationalité n’est pas une affaire intellectuelle, et l’on peut être un excellent Français sans professer les théories de M. Finkielkraut. La fameuse métaphore du plébiscite ne signifiait pas que les étrangers avaient le droit de devenir français selon leur bon vouloir. Un plébiscite ou référendum est une décision collective, et non individuelle. En outre, lorsque les Savoyards ou les Niçois ont opté pour le rattachement à la France, celle-ci était demanderesse : ils n’ont pas imposé leur choix à la nation française par une décision unilatérale.

*

L’identité nationale de la France est gravement compromise. Pour la défendre, nous ne pouvons plus nous contenter de formules creuses et d’approximations vagues. En analysant l’idée de nation, nous avons voulu procéder avec objectivité, quitte à bousculer les idées reçues. En politique, comme en religion, c’est la vérité qui sauve.

 

ENVISAT---MERIS---France---01-10-2011---10h24

La France vue du ciel

 

NOTES

(1) Voir Jean-Yves Le Gallou et le Club de l’Horloge, Albin Michel, 1985 La Préférence nationale, réponse à l’immigration
(2) Julien Freund, L’Essence du politique, Sirey, 1965, p. 123
(3) Cf. Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, 1967
(4) Voir Zeev Sternhell, Ni Droite, ni gauche, Le Seuil, 1983 ; le Club de l’Horloge, Socialisme et fascisme : une même famille ?, Albin Michel, 1984
(5) Maurice Bardèche, Qu’est-ce que le Fascisme ?, Les Sept Couleurs, 1961
(6) C’est un souvenir de l’époque où l’Inde appartenait à l’empire britannique.
(7) Karl Marx (et Friedrich Engels), Le Manifeste communiste, in œuvres, Economie I, Gallimard, 1965
(8) Ernest Renan, Histoire et parole (œuvres diverses), Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1984, p. 640. Souligné par nous.
(9) Ibid., p. 643, souligné par nous
(10) Ibid., p. 650-1, souligné par nous
(11) Ibid., p. 652
(12) Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une Nation ? », in La Réforme intellectuelle et morale et autres écrits, Albatros-Valmonde, 1982, pp. 100-1
(13) Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, L’Appel, 1940-1942, Plon, 1954, p. 5
(14) Cité par Catherine Rouvier, Les Idées politiques de Gustave Le Bon, préface d’Edgar Faure, P.U.F., 1986, p. 149
(15) Les cathares considéraient le corps comme la prison de l’âme et niaient la résurrection de la chair. Voir par exemple Arno Borst, Les Cathares, Payot, 1984, et Steven Runciman, Le Manichéisme médiéval, Payot, 1972
(16) Ce système dit de la continuité territoriale, en vigueur depuis 1976, est régi par la loi du 30 juillet 1982 sur le statut particulier de la Corse. « Il permet, dit François Grosrichard, de faire comme si la mer n’existait pas et comme si les marchandises et les voyageurs transportés par avion ou par bateau empruntaient le réseau de la S.N.C.F. ». (Le Monde des 2-3 avril 1989) L’État prend en charge la différence entre le prix de revient du transport et le prix de vente du billet.
(17) Cf. Fernand Braudel, L’Identité de la France, t. 1, « Espace et histoire », Arthaud-Flammarion, 1986, troisième chapitre, « La géographie a-t-elle inventé la France ? », et Michel Foucher, Fronts et frontières, Fayard, 1988
(18) Konrad Lorenz, L’Envers du miroir, Flammarion, 1975

19) Cf. Henry de Lesquen et le Club de l’Horloge, La Politique du vivant, Albin Michel, 1979, et les livres de Konrad Lorenz, Irenäus Eibl-Eibesfeldt, etc., indiqués en bibliographie
(20) Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une Nation ? », op. cit., p. 97
(21) Cf. Ferdinand Tönnies, Communauté et société, Retz-C.E.P.L., 1977(23) Roland Breton, Les Ethnies, P.U.F., Coll. « Que Sais-je ? », 1981

(24) On notera cet exemple non moins révélateur de synecdoque inverse, qui consiste à dire l’Amérique pour les États-Unis.
(25) Communication à l’auteur, 13 février 1989
(26) Le Club de l’Horloge, Socialisme et fascisme, op. cit.
(27) Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, Le Seuil, 1970
(28) Voir à ce sujet « Le détournement des droits de l’homme », Lettre d’information du Club de l’Horloge, n° 33, 1988.
(29) Cf. La Réforme du code de la nationalité, Études et documents du Club de l’Horloge, 1989
(30) Cf. Henry de Lesquen et le Club de l’Horloge, La Politique du vivant, op. cit., et « Culture et Société », Lettre d’information du Club de l’Horloge, n° 28, 1986
(31) Alain Finkielkraut, « Sur un Vers de Racine », Le Monde, 29 octobre 1987
(32) « Le seul patriotisme qui ne ferait pas de nous des étrangers dans le camp occidental est un patriotisme constitutionnel. » (L’Evénement du jeudi, 30 avril 1987) En rejetant « la figure d’une identité conventionnelle partagée de façon unanime et préréflexive », cet auteur demande à ses compatriotes, somme toute, de renoncer à leur histoire. Franz-Josef Strauss dénonçait cette attitude dans une conférence prononcée à Bonn le 12 juin 1985 : « On ne peut pas ignorer non plus que des courants (…) continuent à refuser à notre peuple le droit de vivre en Europe dans une situation normale. (…) Une politique qui refuse au peuple allemand ce qui appartient naturellement à tous les peuples, à savoir l’amour de la patrie, le droit d’avoir une identité nationale et le droit à un véritable sentiment national porte en soi le germe de malheurs futurs. (…) Nous ne devons pas nous laisser enlever (…) l’histoire et l’héritage culturel de notre peuple (…). » (Cité en annexe de l’ouvrage du Club de l’Horloge, L’Identité de la France, Albin Michel, 1985)